Salam Toubib - Chronique d'un médecin appelé en Algérie, 1959-1961
de Claire Dallanges (Scénario), Marc Védrines (Dessin)

critiqué par Blue Boy, le 15 août 2016
(Saint-Denis - - ans)


La note:  étoiles
Guerre et plaies
La Guerre d’Algérie, une guerre honteuse qui a laissé des traces douloureuses dans l’inconscient collectif français et peine à se raconter par les mots. Claire Dallanges, dont le père médecin avait choisi de faire son service militaire en Algérie, a retranscrit son témoignage dans cette bande dessinée à la fois intime et historique.

Claire Dallanges a passé plusieurs mois à questionner son père, alors qu’il était médecin appelé entre 1959 et 1961 dans l’Oranais. D’un caractère rigide et impénétrable, celui-ci était peu enclin à se livrer, mais sa fille l’a « cuisiné » avec persévérance et bienveillance, pour tenter d’en savoir plus que les « deux ou trois anecdotes, toujours les mêmes, qu’il brandissait comme des étendards fugitifs. »

« Salam toubib » raconte donc son histoire, celle d’un jeune homme promis à un bel avenir dans la médecine et qui, poussé par la curiosité, annula son sursis au grand dam de ses proches pour franchir la Méditerranée et tenter d’en savoir plus sur ce conflit qui à l’époque empoisonnait le climat aussi bien en France qu’en Algérie. Affecté dans l’Oranais, dans un endroit coupé du monde, le jeune Gilles Tardieu va vite découvrir les dessous peu reluisants d’une lutte sans merci entre l’occupant et l’occupé. Persuadés de leur bon droit dans leur mission « civilisatrice », les Français ne comprenaient pas – ou ne voulaient pas comprendre – que les Algériens souhaitaient, de façon légitime, leur indépendance. L’image de la France, « pays des droits de l’Homme et du citoyen », s’en est trouvée gravement écornée, et la guerre d’Algérie fut alors précipitée dans les oubliettes de l’Histoire de France pour de longues années. Quant au docteur Tardieu, sans prendre fait et cause pour l’indépendance car du côté de l’occupant, il ne reniera toutefois jamais le serment d’Hippocrate en soignant aussi bien ses compatriotes que les autochtones, la plupart des paysans pauvres en manque de soins (civilisateurs, les Français ?). Pourtant, cette expérience lui fera perdre ses illusions propres à « l’âge tendre » et reviendra en métropole en scellant pour longtemps la « boîte noire » de ses souvenirs.

De son côté, Marc Védrines a su honorer sa mission en tant que dessinateur. Sa ligne claire et précise sert efficacement le récit. De même que les tonalités entre beige, brun et jaune pâle reproduisent bien l’atmosphère désertique de lieux brûlés par un soleil impitoyable.

Avec rigueur et sincérité, Claire Dallanges a su apporter sa pierre au processus délicat de transmission de la mémoire, pour un épisode traumatisant et peu glorieux de l’Histoire de France. « Salam toubib » est tout à fait recommandable, néanmoins, on regrettera peut-être un certain académisme dans un dessin qui tend parfois à surjouer l’émotion, ainsi qu’un récit trop centré sur les rapports père-fille et par ailleurs un peu attendu. Il faut dire que le père de l’auteure reste très pudique quant à ses propres sentiments, ce qui peut aussi se comprendre. Globalement, l’ouvrage est bien réalisé et trouvera difficilement des adversaires, mais parallèlement il ne recèle rien de véritablement exceptionnel ou dérangeant pour en faire une œuvre marquante.