Talleyrand, le prince immobile
de Emmanuel de Waresquiel

critiqué par Colen8, le 13 août 2016
( - 78 ans)


La note:  étoiles
« L’infâme », moderne et visionnaire
Considéré par une partie de ses contemporains et leurs successeurs romantiques comme l’être le plus abject, traître, dépravé, paresseux, avide de richesse et d’honneurs qui soit ce portrait de Talleyrand construit sur des sources élargies tente d’en creuser l’image, sans occulter aucunement les turpitudes masquées le plus souvent du personnage. C’est un récit captivant, à la fois précis dense et vivant traversé d’une foultitude de personnages livrant leurs témoignages, fourmillant d’anecdotes tantôt documentées, tantôt émises sous forme d’hypothèses là où les sources ont disparu. Il nous plonge dans une période tourmentée de l’Histoire, nous en fait vivre les coulisses en sans se priver ici ou là de clins d’œil moqueurs sur des parallèles éventuels avec des époques plus récentes.
De sa naissance en 1754 sous Louis XV à sa mort en 1838 sous Louis-Philippe, sa longue vie se déroule sur fond de monarchie finissante puis restaurée avec son appui, après les intermèdes de la Révolution et de l’Empire pendant lesquels il n’a cessé de tenir un rôle de premier plan. Destiné par sa famille à la carrière ecclésiastique on le retrouve à 34 ans coiffé de la mitre épiscopale, nommé évêque d’Autun, quelques mois seulement avant d’être élu aux Etats Généraux de 1789 dans l’ordre du clergé. Il n’a pas de mal à s’accommoder de son état en suivant discrètement les mœurs galantes de la haute aristocratie de cour. C’est ainsi qu’il sera le grand-père du duc de Morny demi-frère de Napoléon III : de sa liaison connue de ses proches avec la comtesse de Flahaut nait un fils illégitime Charles qui sera l’amant de la reine Hortense. D’autres paternités naturelles lui seront encore attribuées par la suite.
Grand travailleur il se donne un air de dilettante mondain spirituel doté de charme et de séduction dont il saura user opportunément y compris face à ses ennemis. Ouvert aux idées, converti aux vertus du libéralisme il a su se former à l’économie et à la finance, en devenir expert, au point de briguer le ministère dévolu à Necker dont il dénonce la stupidité et l’incompétence. En pragmatique qu’il restera toute sa vie, prêt à prendre des risques mesurés c’est lui qui devenu président de l’Assemblée Nationale en 1790, conscient du déficit des finances publiques, proposera la nationalisation des biens de l’Eglise, au grand dam de la partie du clergé arc-boutée sur ses privilèges.
Pour ne pas se laisser emporter par les dérives de la Révolution qu’il a accompagnée dans ses débuts le voici privé de ressources contraint à un exil de plusieurs années d’abord en Angleterre puis aux jeunes Etats-Unis dont il saura mesurer le potentiel immense. Peu importe, tout lui est bon pour nouer des contacts utiles, faire des affaires, spéculer sur les changes ou sur la vente de terrains, revenir à la tête d’une jolie fortune qu’il n’aura de cesse de faire fructifier en toutes occasions par la corruption principalement. Poussé par une ambition folle, aidé d’un naturel parfaitement contrôlé en toute circonstance jamais il ne renoncera à un rôle de conspirateur, de négociateur plus ou moins occulte, de prédateur de haut vol. A sa décharge il a toujours été habité par une vision et un sens politiques rares.
Sa rencontre avec le général victorieux Bonaparte est déterminante. Déjà à la tête du ministère des Relations Extérieures depuis le Directoire, poste dans lequel il exprimera à loisir pendant 10 ans jusqu’en 1807 ses talents multiples il contribue activement à son ascension vers le consulat puis l’Empire, comme à sa chute en 1814. Soucieux avant tout de son intérêt bien compris il n’en a pas moins une idée de la position de la France en Europe dont il ne se départira pas. Partisan à l’intérieur d’un régime stable et héréditaire, à l’extérieur du respect des puissances continentales il ne cache pas ses préférences pour une politique opposée à celle de Napoléon, d’alliance avec l’Angleterre qu’il tentera en vain de défendre. La rupture étant devenue inévitable leurs relations prendront un tour officieux et intermittent.
Passablement bousculé à la Restauration sa très forte implication au congrès de Vienne où il parvient à préserver la France de la vindicte des alliés vainqueurs sera pour lui le moyen d’un retour en cour qui ne lui évite pas quelques éclipses. Prompt à saisir toutes les occasions de rétablissement, après avoir encouragé la transition vers la Monarchie de Juillet lors de la révolution des Trois Glorieuses en juillet 1830, sa nomination comme ambassadeur à Londres lui permet jusqu’à 80 ans un retour glorieux aux affaires et simultanément de renouer avec le milieu de la haute aristocratie anglais qu’il affectionne et qui le lui rend bien.