Comment s'en mettre plein les poches en Asie mutante
de Mohsin Hamid

critiqué par Cyclo, le 1 août 2016
(Bordeaux - 71 ans)


La note:  étoiles
jubilatoire !
Mohsin Hamid, auteur inconnu de moi jusqu'à présent, est mon premier auteur pakistanais : je n'ai jamais réussi à lire Salman Rushdie ! Une sacrée réussite et un livre qui m'a bien plu, emprunté à mon excellente bibliothèque de quartier qui, heureusement, ne se limite pas aux best-sellers français et américains, même si c'est ce que préfère le public. "Comment s'en mettre plein les poches en Asie mutante" se présente comme un livre de développement personnel, mais il s'agit, bien entendu, d'un roman, et écrit à la deuxième personne du singulier, histoire de mettre le lecteur dans le coup, comme si l'écrivain s'adressait personnellement à lui !

L'auteur nous raconte la vie édifiante et surprenante d'un héros né très pauvre, dans la campagne arriérée, et qui a la chance d'être le petit dernier de la famille, de ce fait les parents vont vouloir qu'il suive des études pour ne pas subir la vie misérable qui est la leur. Il va lui falloir se battre, quitter la campagne pour aller en ville, améliorer peu à peu sa condition, découvrir, adolescent, l’amour pur (qu'il va conserver toute sa vie, alors même que "la jolie fille" reste en fait sa "princesse lointaine", et qu'il ne finira par la retrouver qu'à la fin de sa vie), et même faire fortune dans le commerce de l'eau en bouteille, avant d'être dépouillé par son beau-frère, et réduit à la gêne, ce qui ne le trouble que modérément, car au départ, il n'était rien. Mais cette fable exemplaire, sorte de Grandeur et décadence d'un César Birotteau pakistanais, nous fait percevoir la manière dont la réussite sociale peut arriver dans un pays de non-droit, où il faut payer des bakchichs aussi bien aux policiers qu'aux sous-ministres et chefs de cabinet. Mais est-ce tellement différent chez nous ; je suis peut-être pessimiste, mais je n'ai jamais rencontré en France quelqu'un qui ait réussi à monter très haut sans avoir beaucoup magouillé ? Il fallait beaucoup de légèreté, beaucoup d’humour pour rendre agréable la vie d'un tel héros.

Le procédé narratif permet à l'auteur d'impliquer le lecteur qui, s’il se prête au jeu, fait sienne la vie du personnage. Sous l'humour omniprésent, on trouvera une satire assez véhémente de la corruption du pays, jamais nommé, mais qui doit être le Pakistan et pourrait être tout autre pays du tiers-monde, aussi bien que du monde développé et soi-disant civilisé. Le héros, jamais nommé non plus, accepte au fond de participer à cette corruption généralisée, car les magouilles de toutes sortes sont le seul moyen de sortir de la pauvreté et d'atteindre l'aisance rêvée. On a donc affaire, aussi bien chez le héros que chez "la jolie fille" (jamais nommée autrement), à une course au trésor effrénée. Seule la fin de leur vie les ramène ensemble à se réunir dans un bonheur calme et désintéressé. En douze chapitres, on suit l'évolution du héros, et en parallèle de sa famille (car il fait participer son "clan" à sa réussite), aussi bien que de "la jolie fille", dans un pays saisi par la mondialisation et la modernité à marche forcée, avec la violence et les attentats en arrière-plan. L'histoire d'amour est une sorte de fil conducteur, ce qui rend le roman attachant à mes yeux. Le héros a rencontré "la jolie fille" vers ses quinze ans, quand il travaillait comme livreur de DVD piratés pour payer ses études, et qu'elle tentait de se faire un nom comme mannequin et actrice.

Après lecture, saura-t-on s'y prendre pour s'en mettre plein les poches ? Ou même, en a-t-on envie, quand on voit toutes les magouilles et malversations nécessaires pour y arriver ? J'en doute, mais on aura passé un bon moment, riche d'humanité, de cette "pauvre" humanité qui est bien la même sous toutes les latitudes, à la recherche du Veau d'or !