Quand vivait mon père de Léon Daudet

Quand vivait mon père de Léon Daudet

Catégorie(s) : Littérature => Francophone , Littérature => Biographies, chroniques et correspondances

Critiqué par Alceste, le 11 juillet 2016 (Inscrit le 20 février 2015, 56 ans)
La note : 9 étoiles
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Hommage au paternel

Une grande partie de l’œuvre de Léon Daudet est consacrée à l’évocation de sa riche et tumultueuse vie littéraire. Et les souvenirs ne manquent pas à celui qui tout enfant a vu défiler chez son père les Zola, Flaubert, Edmond de Goncourt, et autres Mallarmé, qui a épousé la petite-fille de Victor Hugo, et dont le frère Lucien a été l’amant de Marcel Proust. N’oublions pas que ce même Proust a dédié son roman « le Côté de Guermantes » à « Léon Daudet, à l’incomparable ami ».

En 1940, âgé de septante-trois ans, il offre une dernière salve de souvenirs destinés à élever une sorte d’ultime monument à son père Alphonse Daudet, qu’il a eu la douleur de perdre alors qu’il avait trente ans à peine. Ce sont donc les années 1867 -1897 qui transparaissent à travers le double prisme de la personnalité de Léon Daudet et de l’admiration, voire de l’adulation qu’il voue à son père.

Mais tout ne doit pas être sujet à caution, et on est étonné de la gloire littéraire qu’a connue Alphonse Daudet, de qui on serait bien en peine de citer autre chose que les « Lettres de mon Moulin », antérieures à la naissance de Léon. Quelques moments-clé de la carrière du paternel sont ainsi parcourus. La mode était alors de créer, à partir des romans, des transpositions théâtrales, comme aujourd’hui on recourt aux adaptations filmées, lesquelles ont connu des fortunes diverses. Par ailleurs, Daudet père s’est enthousiasmé pour les premières éditions populaires de ses œuvres. Par contre, malgré les requêtes répétées, il a dédaigné un siège à l’Académie.

La parution de son roman « Sapho » semble avoir été un sommet dans sa carrière : Daudet fils le met sur le même pied que « Manon Lescaut », les tirages se multiplient, une traduction anglaise est envisagée pour être diffusée aux États-Unis, mais le texte est refusé là-bas pour immoralité… Que reste-t-il de ce succès ? Une invitation en tout cas à se plonger dans ce roman.

Autre curiosité de cette époque : les duels à l’épée, qui se décident pour un oui ou pour un non. L’offensé demande à l’offenseur de « lui envoyer ses témoins ». L’affaire se règle généralement sans trop de dommages. Léon Daudet doit à son caractère bouillant d’y avoir eu souvent recours. De cet auteur on apprend encore qu’il avait un étonnant don d’imitation des voix, qu’il tâche de rendre dans ses écrits, notamment le défaut de prononciation de Zola. Ce don qui l’a poussé à faire à une célébrité de l’époque une des premières blagues téléphoniques, peut-être, de l’histoire.

Personnage d’une certaine modernité donc, ce Léon Daudet, mais également par le côté féroce de sa plume quand elle étrille en quelques mots un contemporain ou une œuvre. Il est certain qu’elle ferait fureur de nos jours sur les réseaux sociaux. D’Abel Hermant, on lit : « Il avait l’air d’une petite bille d’agate vernissée avec de petits yeux susceptibles et ronds, avec une petite voix de canard, et il était couvert de petites amabilités, de petites flatteries, de petites rancunes à fleur de peau. » De Francisque Sarcey, critique théâtral : « On le blaguait, mais on le subissait. Journaliste dans l’âme, il désarticulait le vaudeville le plus imbécile – et Dieu sait s’il en pleuvait – comme s’il se fût agi d’un drame de Shakespeare ou d’une tragédie de Racine. À part cela, il écrivait mal mais se faisait lire, dans un style plat et père tranquille. » Deux peintres avec qui Daudet est manifestement injuste : Boldini et Helleu : « Boldini ressemblait à une blatte Il était hexagonal et affreux. Il peignait des dames pointues aux angles durs et effilochés. Sa langue valait sa palette. Helleu était maigre et noir, barbu de genre crevard. Mariéton disait de lui qu’il avait l’air d’une lettre de faire-part en vacances. On les appelait aussi la bave et le jet. »

Ce que nous montrent ces extraits, c’est une prose certes fort peu consensuelle, mais jubilatoire et brillante, avec le génie du bon mot à la française. On voit aussi au long de ces anecdotes qui se succèdent sur un ton alerte le cortège des noms derrière lesquels se cachent des personnages tombés souvent dans les oubliettes de l’histoire. J’ai bien regretté l’absence d’un index, du moins dans l’édition originale que j’ai pratiquée, qui m’aurait permis d’avancer un peu dans leur connaissance.

Mais le ton n’est pas toujours acrimonieux. Au-delà de son père, mis, comme on l’a vu, sur un piédestal « (« C’est un soleil auquel on peut venir se chauffer »), des commentaires élogieux accompagnent les noms de Mistral (« Quelle leçon a donnée Mistral en demeurant dans son pays de Maillane, en ne courant pas la gloire, en attendant que celle-ci vînt le chercher ») , Georges Hugo (« Nul ne porta avec plus de modestie un nom plus illustre »), Proust (« Quel cas singulier que celui d’un Marcel Proust, considéré dans sa jeunesse comme un petit salonnard sans intérêt et dont la réputation s’étend actuellement au monde entier, Japon compris. Seuls à Paris, Lucien Daudet et Reynaldo Hahn avaient deviné l’autre Balzac, malheureusement interrompu par la mort, qui était en lui ») et bien d’autres.

Les dernières pages seront plus amères, qui relateront les derniers mois de douleurs (La « Doulou », selon le titre de l’ouvrage d’Alphonse Daudet sur les progrès de sa maladie), où séjours en stations thermales, voyage à Venise et à Londres , accueil de visiteurs illustres tenteront de repousser l’ultime moment, lequel arrivera laissant le fils inconsolable : « Je remerciai la Providence d’être revenu à temps pour recueillir le dernier soupir de ce père incomparable que j’avais vu si longtemps souffrir avec une telle intrépidité, et travailler avec un pareil acharnement. »

Camille Mauclair dans « Servitude et grandeur littéraire » est moins sobre dans sa narration de ce moment : « Je n’oublie pas cette nuit de brouillard intense et glacial où nous veillâmes , Marcel Schwob et moi , le corps d’ Alphonse Daudet, ni les sanglots furieux de Léon qui, de temps à autre , sursautait et se jetait dans nos bras… »

Un beau cocktail d’émotions, et un grand plaisir de lecture.

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