Les deux moitiés de l'amitié
de Susie Morgenstern

critiqué par Pacmann, le 3 juin 2016
(Tamise - 52 ans)


La note:  étoiles
Une histoire d’un passé récent pour nos enfants d’aujourd’hui
Dans la réédition de 2015 d’un roman écrit en 1983, l’auteure explique d’emblée que ce livre risque de ne pas être compris par les jeunes d’aujourd’hui, car il évoque une époque où pour téléphoner seules les lignes fixes existaient. Il s’agit d’une lecture scolaire de ma fille pour le cours de français, deuxième langue, que je résume de manière assez détaillée.

SALAH, un petit garçon de 12 ans, s’émerveille devant un annuaire téléphonique aux multiples enseignements, les préfixes de tas de pays lointains, des noms d’habitants de la ville. Il s’étonne de l’énumération des personnes s’y trouvant, expérimente l’appareil en appelant au hasard, et fait état qu’il n’a pas véritablement d’amis. Il téléphone à SOS amitié, mais on ne répond pas. Il se demande pourquoi il n’a pas d’amis, lui l’aîné d’une famille de cinq enfants dont le père est un récent immigré algérien.

Il tombe alors au hasard de ses coups de téléphone sur une petite fille prénommée SARAH avec laquelle il entame une conversation sur leur école respective , leur maison, leur professeur et se promettent de se rappeler.
Dans le deuxième chapitre on se rend compte que SARAH a le même souci que SALAH, elle n’a pas de véritable amie. Elle ne pense alors qu’à une chose toute la journée suivante, c’est qu’on la rappelle le soir et craint fort que cela n’arrive pas. SALAH finit par l’appeler à nouveau et l’un comme l’autre se rendent compte qu’ils ont des vies très différentes. Elle fille unique, d’origine juive d’origine polonaise par le grand-père et juive hispano turque par la grand-mère, lui membre d’une famille de cinq enfants issus d’une immigration maghrébine récente, la mère ne parlant pas le français. Ils continuent à philosopher au téléphone sur le comportement des adultes, sur l’avenir que leur réservent ces adultes censés montrer l’exemple.

SALAH se rend compte tout de même, sans en saisir les véritables tenants et aboutissants, qu’une conversation intime entre un arabe et une juive, ne va pas forcément de soi. Il perçoit un problème d’ordre politique sans vraiment savoir de quoi il pourrait s’agir.

On apprend que le grand-père de SARAH est un rescapé de la SHOAH et d’un camp de concentration.
Ils évoquent aussi le sentiment amoureux qui reste pour des enfants de leur âge encore un mystère, respectivement 12 et 10 ans.

On constate aussi que le milieu éducatif dans lequel évolue SARAH est beaucoup plus orienté vers l’étude, la lecture (il n’y a pas de télévision chez elle) alors que chez SALAH, il n’y a même pas de livre dans la maison hormis l’annuaire téléphonique. Lorsqu’il met la première fois le pied dans une bibliothèque, il n’en connaît ni les règles, ni les principes. Il est fort débrouillard et parvient grâce à son aplomb à convaincre la bibliothécaire qui lui permet d’emprunter un premier livre conseillé par SARAH qu’il va rapporter le lendemain.

Un trait d’humour sur l’expression « le téléphone arabe », SALAH voulant un livre qui parle du téléphone. De fil en aiguille, la bibliothécaire lui propose « Le journal d’Anne Frank » car SALAH émet le souhait d’emprunter un livre sur le thème des camps de concentration.
Lors de la troisième conversation téléphonique, SALAH et SARAH évoquent la religion, celle de SARAH d’abord avec le sabbat, la synagogue, l’origine hispano turque de la grand-mère de SARAH (*), le déracinement, la seconde guerre mondiale, les grands-parents. Tout à coup, SALAH, surpris par son père, est obligé de raccrocher. SARAH philosophe alors sur le sens du bonheur, de la relativité de cette notion et est aussi surprise par l’interruption subite de la conversation. Elle pense avoir dit quelque chose de contraire et se rend compte qu’elle ne sait presque rien de SALAH. Ce dernier est aussi en quelque sorte désespéré de ne pas pouvoir téléphoner et il essaye les cabines téléphoniques, mais il ne sait pas vraiment comment s’y prendre, est confronté à des cabines occupées ou défectueuses.
Point d’humour, il espère en se promenant en rue rencontrer SARAH qui doit sans doute ressembler à Anne Frank.
Ravi d’apprendre que SARAH a enfin des amis qui lui téléphonent, ses parents installent un combiné dans sa chambre, mais comme elle ne connaît pas le numéro de SALAH elle ne peut pas l’appeler.

Au chapitre suivant SALAH rappelle enfin et lui explique de long en large les raisons de son silence et de l’interruption soudaine de la conversation. SALAH et SARAH conviennent alors que ce serait SARAH qui appellerait et SALAH lui donne son numéro de téléphone. Ils évoquent alors le récit du journal d’Anne Frank.

Au chapitre suivant SARAH commence « Le journal d’Anne Frank ». Ses parents lui auraient conseillé d’attendre encore qu’elle soit plus grande, mais elle parvient à convaincre qu’elle pourra assumer cette histoire dure et triste. Elle dévore littéralement ce livre et en fin de journée, elle téléphone à SALAH pour évoquer le livre jusqu’au moment où SALAH pose la question ou demande la confirmation de l’origine juive de SARAH, sans percevoir le sens de cette appartenance (religieuse ou autre). C’est quoi être juif ? Voilà la question à laquelle SARAH ne peut pas vraiment répondre. Etre juif c’est fêter l’anniversaire des arbres répond-t-elle. Et c’est quoi être arabe ? Au tour de SALAH d’être embêté dans sa réponse. Les arabes ont un livre, le Coran et un seul Dieu, Allah. Ca c’est drôle, les juifs aussi ont un livre et un seul Dieu. Lequel est le bon ? Avec un peu de chance, c’est le même répond SARAH, pleine de bon sens.
Au chapitre suivant, SALAH, inspiré du flirt d’Anne Frank avec Peter Van Daan, invite SARAH à une promenade dans le parc. Mais, peu sûre d’elle-même, SARAH évoque un prétexte pour décliner l’invitation, ce qui arrange finalement aussi à moitié SALAH, pas très sûr de lui. Mais ils se confirment l’un l’autre qu’ils peuvent être qualifiés d’amis et que le téléphone c’est très bien pour apprendre à devenir grand. Jusqu’au moment où SALAH traite maladroitement le père de SARAH d’idiot pour son opinion sur les études, ce qui fâche SARAH, qui raccroche brusquement.

SARAH va alors à la bibliothèque où elle lit un livre sur l’islam. Là elle rencontre Maryse, une camarade de classe, et elle lui confie qu’elle a un ami arabe, ce qui étonne Maryse qui aurait reçu des consignes de ses parents pour ne pas les fréquenter. SALAH de son côté va aussi consulter un livre sur la judaïté et compare les calendriers, les croyances et les rites. Il se rend compte qu’il y a pas mal de points communs entre les deux religions qui ont les même bases. Pourquoi alors tant de guerres au motif religieux alors qu’il y a plus de rapprochements possibles que de différences. SALAH et SARAH sont ensemble dans la bibliothèque, mais comme ils ne se sont jamais vus, ils ne peuvent s’en rendre compte.
Au chapitre 9, ils se téléphonent mais comme chacun essaye d’appeler l’autre en même temps, ça sonne occupé un certain temps. Ils s’excusent l’un l’autre pour la dispute de l’autre fois. Ils arrivent à la conclusion que les petites disputes sont parfois les bienvenues, comme une fine pluie arrose une journée ensoleillée. Ils se rendent compte qu’ils étaient à la bibliothèque en même temps et se fixent un rendez-vous pour la semaine suivante. SARAH devient nerveuse et fait une sorte de répétition générale avant son rendez-vous. Elle s’arrange les cheveux, cherche le vêtement adapté et répète un discours sur la signification de l’étoile de David qu’elle porte au cou.

Le rendez-vous est reporté deux fois, une fois parce qu’il y a de l’orage et la seconde fois parce que SARAH est malade. Le jour venu, SARAH a tellement le trac qu’elle s’enfuit en voyant SALAH et pense de postposer à nouveau le rendez-vous. Finalement elle fait volte-face et partage boisson et gâteaux sur un banc public.

Un mignon petit livre poétique, plein de petits aphorismes et teinté d’humour, écrit il y a plus de 30 ans sur un thème toujours très actuel pour notre jeunesse et qui fait penser au Monsieur Ibrahim d’Éric-Emmanuel Schmitt.

Un petit choc tout de même, bien que ce soit tempore non suspecto, le héros masculin s’appelle Salah Abdesselem, quasi l’homonyme du fameux terroriste qui fait l’actualité de l’hiver 2015-2016 en France et en Belgique.

(*) fin du 15ème siècle les juifs espagnols ont été expulsés et beaucoup ont immigré à Constantinople.