Le Studio de l'inutilité
de Simon Leys

critiqué par Fredericpaul, le 22 avril 2016
(Chereng - 58 ans)


La note:  étoiles
Leys le salutaire
Simon Leys évoque dans ce recueil la mer, la Chine et la littérature; ses trois passions.
Comme toujours, c'est d'une rare pertinence, très subtil, érudit mais jamais prétentieux.
Chaque texte se lit avec le plus grand bonheur, même si le sujet est original ou si nous en ignorons tout.
Ecrivain libre et sincère, le trop méconnu Simon Leys mériterait de plus larges suffrages.
Comprendre le monde 10 étoiles

Quoique élogieuse, la critique de Fredericpaul est trop courte pour rendre compte d'un tel ouvrage. Publié en 2012, soit deux ans avant la mort de l'auteur, ce livre est un recueil d'articles, de conférences et de préfaces d'ouvrages datant de 1997 à 2011. On y trouve un très large panorama d'analyses et de commentaires, explorant une multitude de sujets sous des angles originaux et inattendus.
D'abord la littérature. Pour le belge, comme Leys, Henri Michaux il s'étonne que l'originalité et l'acidité de la jeunesse s'affadissent avec l'âge. Il l'explique en indiquant que la naissance dans un pays mineur (la Belgique) produit l'originalité qui se noie dans le conformisme d'un pays majeur (la France). De Chesterton, il souligne l'attachement à la réalité, la position d'amateur éclairé plutôt que de professionnel et sa vision du monde d'une prodigieuse originalité. Revenant plusieurs années après un premier essai sur Orwell, il en souligne la grande humanité, le refus de l'idéologie et l'indépendance d'esprit. De Conrad, il apprécie la profonde compréhension politique des conspirations et, encore, l'originalité. Plus étonnante est la présence du texte consacré au Prince de Ligne, dont l'aristocratie, la mobilité et l'agilité intellectuelles l'inspirent. Victor Segalen l'intéresse pour sa manière de regarder la réalité et de s'écarter des discours convenus. Il lui emprunte d'ailleurs le pseudonyme de "Leys", "Simon" étant une référence à l'apôtre Pierre. Il associe dans un triple hommage les figures de Cseslaw Milosz, Simone Weill et Albert Camus qui l'ont constamment inspiré, en particulier contre le monde intellectuel de gauche de l'époque. Ensuite il fait comprendre le sens d'une oeuvre inachevée de Nabokov.
Cette sorte de critique littéraire permet de jeter un oeil neuf sur tous ces auteurs et leurs époques. Elle permet aussi de mieux saisir les ressorts intellectuels et spirituels de Leys lui-même. Et ce n'est pas rien.
Une autre partie du livre est consacrée à la Chine et au génocide cambodgien. Il actualise avec Liu Xiaobo, Zhao Ziyang et Wei Jingshen sa critique fondamentale du maoïsme et met en garde contre le gouvernement actuel de la Chine, se heurtant toujours à la stupide idolâtrie de gauche dont il a toujours dénoncé les travers (Barthes, Sartre, Beauvoir, Macciocchi, etc.). Un passage sur son rejet par l'université française est intéressant: des universitaires bornés et sectaires - les noms sont cités, mais ils sont trop nombreux dans cet organisme - lui ont barré l'entrée. Un commentaire sur la peinture chinoise et les relations entre les qualités morales du peintre et son oeuvre est très nouveau et enrichissant. Puis il parcourt la mer (les écrivains français, Magellan, Raynal) avant de donner un éclairage du plus haut intérêt sur l'avenir des universités.
Multiple, composite, protéiforme, ce livre est une source inépuisable de réflexions auxquelles conduit cet esprit majeur que j'admire depuis sa fameuse intervention à Apostrophes (Bernard Pivot) du 27 mai 1983.

Falgo - Lauris - 79 ans - 26 novembre 2018