La route des clameurs
de Ousmane Diarra

critiqué par Dirlandaise, le 9 avril 2016
(Québec - 62 ans)


La note:  étoiles
Au nom d'Allah...
Au Mali, le narrateur vit avec sa famille dont le père est un artiste mondialement connu pour ses toiles et sculptures. Sa mère, ses deux sœurs et son frère vivent également sous le toit familial. La vie est douce et l’argent ne manque pas mais tout bascule lorsque le pays est livré aux mains de djihadistes commandés par un calife usurpateur nommé Mabu Maba dit Fieffé Ranson Kattar Ibn Ahmad Almordibonne. Dès lors, la population est livrée à des exactions terribles au nom d’Allah : viols, meurtres et razzias dans de nombreux villages constituent le quotidien des Morbidonnes, l’armée du calife. Ce sont des fanatiques nourris par les versets coraniques et rendus insensibles par la drogue. Le narrateur ne tarde pas à être recruté par les djihadistes et il doit se soumettre à un entraînement non seulement moral mais aussi militaire et religieux afin de bien servir la cause du calife Mabu Maba. Le père du narrateur, refusant de se plier à cet endoctrinement, est victime de la barbarie de la population déchaînée dont les œuvres vont à l’encontre des discours du calife. La famille est déchirée et retenue en otage par le calife mais le père refusera toujours de se soumettre nourri par l’espoir de voir la justice et la liberté triompher de nouveau dans son pays.


Magnifique roman décrivant l’absurdité des guerres religieuses comme celle des djihadistes au Mali. La deuxième moitié du récit est particulièrement dure car elle décrit les massacres de villageois impies (selon les djihadistes) et tout le monde y passe. Les femmes et les fillettes sont violées devant leur famille et ensuite exécutées. C’est une lecture pénible, très triste mais édifiante. Le style m’a beaucoup plu. Le narrateur raconte parfois naïvement les événements sans toujours bien les comprendre. Par contre, toujours répéter le nom du calife au complet devient irritant de même que la répétition des « Eh Allah ! » et « Wallahi ! » mais cela contribue au style qui se rapproche plus du conte populaire que du roman. À lire donc si le sujet vous intéresse.

« Nous avons marché encore toute une journée et toute la nuit. Il fallait éviter les clairières. C’est là qu’il y avait le plus grand danger. Pas à cause de ces méchants génies de la brousse dont notre mère nous parlait souvent. Eux, ils avaient détalé dès que les premiers coups de pétard avaient tonné. Mais des œufs de la mort ! Et tant d’autres calamités qui faisaient la terreur des hommes et des bêtes et des arbres ! Même que la pluie elle-même avait peur de tomber, désormais. »
Une option discutable 6 étoiles

Ce roman a été écrit à la suite de l'offensive des jihadistes au Mali de début 2013. C'est un livre engagé, un cri de colère, la dénonciation virulente d'une imposture, de l'instrumentalisation de la religion au service d'une entreprise de colonisation par " Les Morbidonnes étrangers venus des quatre coins du monde pour nous voler nos terres et nos âmes ", entreprise téléguidée selon l'auteur par des pays du Golfe. Est-ce un hasard si dans ce nom à rallonge dont il affuble le Calife pour mieux le ridiculiser - car l'ironie mordante est une arme qu'il ne se prive pas d'utiliser - figure le mot Kattar ?
L'auteur ne se contente pas de nous décrire la "vie" sous la charia; il nous livre sa thèse sur le profil et les motivations des jihadistes recrutés, cette " horde barbare de Morbidonnes ramassés dans les caniveaux ", des laissés pour compte qui se vengent en répandant la terreur et sont abusés par des leaders pour lesquels " le jaadi, c'est utiliser les imbéciles pour enrichir les malins ".Il évoque également tous les moyens insinuants ou coercitifs mis en oeuvre et les processus de lavage de cerveau qui usent notamment des espoirs et des croyances naïves en la promesse d'un accès au " jardin des délices éternels ".
A contrario, le personnage du père, figure de liberté " non négociable " incarne l'esprit de résistance auquel l'écrivain rend hommage. A travers ce personnage, peintre et sculpteur, il introduit au passage une réflexion sur la fonction de l'art, reflet du monde ( ses créations évoluent dans le contexte) et porteur d'un pouvoir de provocation.

Mais Ousmane Diarra ne s'arrête pas là. Il fait également le procès de ceux qui se soumettent un peu trop facilement, des artistes qui retournent leur veste, de l'ignorance " mère des violences " de son peuple, prêt à gober n'importe quelle " fable tirée du VIIème siècle d'outre-désert ". Maniant l'autodérision (" Et nous, désormais démunis d'esprit et de conscience, pauvres cons devenus "), il met en cause le discours erroné des " griots de chez nous " voulant rivaliser avec les sornettes des gamins imams, qui auraient gommé la mémoire du passé et de l'identité du Mali, avec semble-t-il l'aval des politiques vis-à-vis desquels il ne mâche pas ses mots parlant de " démocratie factice ".
Ces prises de position ont d'ailleurs valu à Monsieur Diarra - dont on saluera le courage - des menaces de mort en provenance de la Sécurité d'Etat de son pays qui lui reprocherait une réécriture de l'histoire ( lui, soutient en effet que le pays a déjà connu au 19 ème des incursions du même ordre ).

Par contre, sur le plan littéraire, je n'ai pas réussi à adhérer à l'option de l'auteur qui a choisi de narrer tout cela par la voix de l'enfant. A sa décharge, parvenir à intégrer le vécu d'un enfant dans un contexte pareil était un pari difficile à relever.
D'un côté, cela donne un ton original, souvent non dénué de charme, décalé par rapport à la gravité du propos. Mais le fait que l'artifice n'ait pas bien fonctionné pour moi tient sans doute à plusieurs éléments. J'ai d'abord été gênée par l'absence d'évolution mentale de l'enfant (dont on ne parvient pas à établir l'âge) dans la relation d'évènements qui s'étalent sur au moins 2-3 ans à un stade (pré-ado, ado?) où l'on évolue normalement très vite. J'ai également buté sur le contraste entre une lucidité, une capacité analytique qui relèvent d'un esprit adulte et laissent trop transparaître l'auteur, et une innocence ,une naïveté parfois exagérée (l'ignorance de l'inceste par exemple). On pourrait d'ailleurs faire le même type de remarques concernant le vocabulaire tantôt très enfantin, tantôt beaucoup moins. De ce fait, de mon point de vue, le personnage peine à s'incarner.
Enfin, le récit de l'enfant confronté à l'expérience du jihad ne m'a pas semblé aller au-delà du niveau d'information que nous véhiculent les media, mais surtout ne rend pas compte de l'intensité traumatique que doit générer au niveau du vécu l'immersion dans de telles atrocités, et souffre à mon sens d'un manque d'authenticité qui nuit à la force de l'intention.

Myrco - village de l'Orne - 68 ans - 8 octobre 2017


L'art de la résistance 7 étoiles

Le narrateur, fils d’un artiste malien réputé et insoumis, voit sa famille subir les pressions du nouveau pouvoir islamiste en place. Par loyauté envers son père il choisit d'abord la résistance passive. Mais de simple témoin il deviendra un acteur aux premières loges de ce régime infernal. Il en parcourra les rouages et les horreurs.

C'est un récit à la manière des griots, proche de l'oral, imagé, où le réel frôle le conte et la superstition. Mais cette écriture, cette violence et ces thèmes m'ont laissé une impression de déjà-lu.

Elko - Niort - 41 ans - 17 août 2017


en route vers l'enfer 8 étoiles

Peut-on rire de tout ? Si je pose la question, ce n'est pas que je repasse l'épreuve du bac de philo, mais c'est parce que je me demande s'il est possible de rire, ou tout du moins, de trouver amusant, un livre portant sur la montée de l'intégrisme dans un pays, évoquant aussi bien l'enrôlement d'enfants soldats, la perte des repères familiaux, sociétaux, et bien sur religieux, mais aussi la perte de la liberté et du libre arbitre, l'absurdité des combats, des viols et violences qui s'ensuivent.
En tout cas, La route des clameurs, qui traite un peu de ces sujets et de bien d'autres, n'est pas un livre triste ! Ousmane Diarra a choisi la voix d'un enfant (dont on ne connait pas l'âge), pour raconter la prise de pouvoir des intégristes au Mali, enfant dont le grand frère est général des armées du Calife, dont la mère et les sœurs sont retenues comme otage par le même calife, et dont le père est a peu près le seul à résister à la folie intégriste ambiante, continuant son art (il est peintre et internationalement reconnu) en guise de contestation !
Nous découvrons au travers du regard gentiment naïf de notre narrateur les exactions, l'hypocrisie, la violence, la passivité d'un peuple également, et cet angle de vue nous scotche à notre lecture, qui donne à la fois envie de sourire, se révolter, et bien sur, s'indigner.
Notre narrateur étant jeune et naïf, le style du roman est souvent enlevé et rythmé, à la limite du langage parlé.
Pour ma part, si l'ensemble m'a beaucoup amusée au départ, je me suis un peu lassée sur la fin... D'abord, de lire le nom du Calife en entier à chaque fois qu'il était évoqué (très très souvent), Mabu Maba dit Fieffé Ranson Kattar Ibn Ahmad Almordibonne. De même, j'ai eu l'impression que la naïveté du narrateur était parfois un peu forcée. Enfin, au vu de toutes les horreurs évoquées, je me dis qu'on aurait pu se passer des relations forcées évoquées à la fin du roman.
Ceci dit, j'ai pris beaucoup de plaisir, si je puis dire, à découvrir ce livre qui porte bien son nom : la route des clameurs est celle des supplices éternels. Et je plains sincèrement tout pays soumis à la dictature intégriste !

Ellane92 - Boulogne-Billancourt - 41 ans - 16 mai 2017