La nuit de Lisbonne de Erich Maria Remarque

La nuit de Lisbonne de Erich Maria Remarque
(Die Nacht von Lissabon)

Catégorie(s) : Littérature => Européenne non-francophone

Critiqué par Fanou03, le 12 février 2016 (*, Inscrit le 13 mars 2011, 42 ans)
La note : 7 étoiles
Moyenne des notes : 9 étoiles (basée sur 3 avis)
Cote pondérée : 6 étoiles (10 205ème position).
Visites : 803 

Une histoire d’amour, belle et douloureuse

En 1940, à Lisbonne, le narrateur, citoyen allemand, guette désespérément depuis les quais les cargos en partance pour les États-Unis, vers lesquels il aimerait émigrer avec son épouse pour fuir la guerre. Mais sans visa et sans billet, cela lui est impossible. Tandis que la nuit tombe, il est interpellé par un mystérieux individu, un certain monsieur Schwarz, allemand lui aussi, qui lui propose de lui fournir tous ces précieux documents, en échange d’une seule chose : l’accompagner pendant la nuit afin qu’il puisse lui confier son histoire.

Dans la pénombre des ruelles de Lisbonne, pareilles à l’âme tourmentée d’une Europe déchirée par la guerre, une histoire d’amour, belle et douloureuse, nous est contée le temps d’une nuit qui semble presque intemporelle. La réussite du roman tient pour une grande part à cette construction intimiste, propice aux confidences, qui adoucit la tension entretenue par le récit fébrile que le narrateur livre à son interlocuteur anonyme. De bistrot en troquet, de club de nuit en bar louche, les déambulations des deux hommes rythment le roman, lui apportent une respiration dans l’espèce de monologue haletant et tendu de celui qui se fait appeler Schwarz, monologue qui forme la matière principale de La nuit de Lisbonne.

Ce récit, c’est d’abord une histoire d’amour, une passion, celle que Schwartz porte à sa femme Hélène, passion que la guerre paradoxalement a exacerbée, rendant plus vives les séparations et les retrouvailles. Sur les chemins de l’exil, les amants traqués, poursuivis par la peur, mais animés malgré tout par la volonté de vouloir sauver l’autre, sont jetés malgré eux, comme tant d’autres, dans une déambulation, infiniment tragique celle-là, à travers notre continent en proie au conflit.

Erich Maria Remarque dit beaucoup de choses, et très justement, sur la relation amoureuse et ses difficultés, sur la question de la confiance, de la jalousie, sur le désir aussi, comme le montre l'extrait suivant: Je ne voulais qu'une chose: posséder Hélène, dans cette chambre où demeurait son parfum, où tombait le crépuscule; la prendre avec toute l’ardeur dont je me sentais capable. La douleur sourde qui subsistait, dominant la crainte de la perdre, était l’impossibilité de la posséder mieux, plus profondément, que la nature ne le permet. J’aurais voulu m’étendre sur elle comme une couverture, avoir mille mains et mille bouches. Mon corps aurait du être un moule concave que seul pouvait remplir le galbe du sien; sans le moindre interstice, sans la moindre rainure. Il nous fallait être l’un à l’autre, chair contre chair, millimètre par millimètre. Et même alors subsisterait la douleur, vieille comme le monde, parce que la barrière des corps empêche la fusion du sang.

À ces réflexions se greffe un questionnement sur l’identité des migrants, ces apatrides, qui, tel Schwarz et son épouse, fuyant leur nation d’origine, ont parfois changé de nom par la grâce d’un passeport volé ou falsifié. Dans cette ambiance de fin du monde, Lisbonne est à la fois pour les migrants un aboutissement et peut-être le début d’une nouvelle vie. C’est le lieu où tout se révèle enfin, intensifiant un troublant jeu de miroir entre Schwarz et le narrateur. L’écriture sobre et élégante de Erich Maria Remarque convient magnifiquement à ce drame poignant, où l’auteur en profite très explicitement pour dénoncer le non sens de la guerre et sa haine du régime nazi.

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Emouvant

9 étoiles

Critique de Monocle (tournai, Inscrit le 19 février 2010, 57 ans) - 27 juin 2017

Publié en 1963, ce merveilleux livre est dans la pure tradition des grands romans d'amour. L'amour, la guerre et la mort sont des cocktails qui inspirent les écrivains et Erich Maria Remarque s'en est donné à cœur joie pour mitonner un chef d’œuvre.
Cette nuit de confidences où un exilé allemand confiera son histoire à un inconnu est franchement époustouflante.
Lisbonne, la dernière plate-forme pour fuir les nazis via l'Amérique, là où tout commence ou tout finit.

Remarque est le père de « A l'ouest rien de nouveau - 1929 ». Cela lui valu d'être déchu de sa nationalité allemande et à connaître lui aussi l'exil. Il est toujours difficile de parler des déroutes quand on est du côté des vaincus La « glorieuse » Allemagne d'Hitler devait occulter ces souvenirs.

Une merveille d'émotion !

Beaucoup plus qu'une histoire d'amour !

10 étoiles

Critique de Tanneguy (Paris, Inscrit le 21 septembre 2006, 78 ans) - 28 mai 2017

Bien sûr, la relation inédite entre deux époux condamnés à vivre sous deux noms différents, à se perdre, à se retrouver dans le maelstrom de ce milieu du XXème siècle qui a bouleversé le monde, est essentielle ! Mais le péripéties de ces exilés (ce ne sont pas exactement des "migrants", comme on dit aujourd'hui...) rythment puissamment ce roman tragique et nous en apprennent beaucoup sur la situation de l'Europe à cette époque et les sentiments violents qui s'y expriment !

L'auteur, trop peu connu aujourd'hui, montre ses qualités littéraires exceptionnelles en particulier par la forme du récit qui se déroule sur une seule nuit à Lisbonne comme le titre l'indique. Le lecteur est fasciné, son attention ne se relâche pas jusqu'au dénouement !

Dans son dernier roman qui vient seulement d'être publié ("Cette terre promise"), E. M. Remarque fait revivre tous ces exilés après leur arrivée en Amérique : ils ne sont pas au bout de leurs peines ! Je recommande vivement cette lecture à ceux qui ont apprécié la nuit de Lisbonne.

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