Seigneur de lumière
de Roger Zelazny

critiqué par Ellane92, le 8 janvier 2016
(Boulogne-Billancourt - 43 ans)


La note:  étoiles
"La Mort et la Lumière sont partout éternellement"
Un homme tout de rouge vêtu, aidé d'une femme voilée et d'un petit singe, dans un monastère, s'affairent autour d'un corps inanimé et attendent une grande tempête. Leur objectif est de faire passer inaperçue l'utilisation d'une machine électronique qui sera à même de ramener l'âme et la conscience de "Sam", Le Maitreya, Seigneur de Lumière, Kalkin le lieur de démon, bref, le Champion qui s'est battu contre les Dieux, âme envoyée par ces derniers, lors de la dernière guerre, dans le nuage électro-magnétique de la planète.
Mais Sam n'est pas forcément ravi d'avoir quitté le Nirvana pour reprendre la lutte contre le panthéon hindou, composé de ses anciens compagnons d'exil avec lesquels il a colonisé la planète. Il a besoin de temps, pour reprendre goût à la vie, à la lutte, trouver une stratégie inattendue pour jeter à bas les dieux du firmaments et donner à tous l'accès à toutes les technologies, comme l'imprimerie ou les toilettes, considérées comme impies par les Dieux et détruites dès que découvertes. D'abord, il doit se souvenir, et après, il le promet : " J'arracherai ces étoiles au ciel et les jetterai à la face des dieux, si c'est nécessaire. Je blasphémerai dans chaque temple du pays. Je prendrai les vies au filet comme le pêcheur, s'il le faut. Je remonterai dans la Cité Céleste, si même chaque marche est une flamme ou une épée nue, si même le chemin est gardé par des tigres. Un jour les dieux regarderont du haut du Ciel et me verront sur l'escalier, leur apportant le don qu'ils craignent le plus au monde. Ce jour-là commencera le nouveau Yuga. Mais d'abord, il me faut méditer."

J'ai découvert Zelazny il y a un peu plus de 25 ans, et jusqu'à il y a quelques petites années, Seigneur de lumière était pour moi SON chef d'œuvre. Je pourrais essayer d'être objective. De dire par exemple que ce livre à reçu le prix Hugo en 1968. Qu'il reprend des thèmes chers à l'auteur, comme une certaine forme d'immortalité (de l'âme, se transmettant de corps en corps via des machines), l'exploitation très réussie, comme toujours, d'une "mythologie" (hindoue) pour en faire une "fiction" (SF ? Fantasy ? je n'en sais rien, et franchement, l'étiquette, je m'en contrefiche comme de ma première liquette !). Ce livre évoque également le pouvoir, que l'on a, que l'on développe, que l'on utilise. Bref, je pourrais écrire une looooooongue critique sur tous ces aspects très rationnels de ce livre.
Mais ce n'est pas vraiment ce que j'ai envie d'en dire ! Moi, ce que j'aime par exemple, dans ce Seigneur de lumière, c'est la problématique du choix (être ou ne pas être un dieu, telle est la question !), et de ses conséquences, de l'éthique, de la responsabilité que l'on porte lorsque l'on dispose d'un peu plus de connaissance ou de forces que les autres. J'aime cette façon qu'a Zelazny de nous parler de ce que c'est qu'être humain, en proie au doute, à l'égoïsme, au côté sombre de chacun, à la latitude que l'on a d'y succomber ou pas (que la force soit avec vous !). Les échanges sur ce sujet entre Sam et Yama, ou entre Sam et les Rakashas sont passionnants à cet égard.
J'aime également ce passage au cours duquel Sam se rend compte qu'en prêchant une vieille doctrine à laquelle il ne croit pas vraiment, il amène Rild l'assassin à devenir le premier et le vrai "Eveillé". J'aime la façon dont Sam, pour "effacer" des souvenirs de prêtres safran, souvenirs qui ne devront pas apparaître lors du sondage sur les machines à Kharma, choisit de présenter l'esthétisme comme valeur primordiale au sein de la vacuité, de l'illusion du réel, démontrant ainsi que la réalité de chacun n'est pas la même que celle des autres.
Il y a un peu d'humour dans ce Seigneur de Lumière, et certains paradoxes bien ciblés peuvent faire naître une certaine ironie dans l'esprit du lecteur : par exemple, Nirriti, ancien aumônier, choisissant de représenter la religion catholique, marche à la guerre à la tête d'une armée de zombies (pour une religion "de la résurrection", ça me parait un comble !). Ou encore, et bien sûr, pour mener à bien sa destruction du panthéon, Sam choisit d'incarner la "religion" la plus inattendue : le bouddhisme.
Mais Seigneur de Lumière, ce n'est pas que des dialogues bien sentis ou des blablas mystiques ; les scènes de combats sont magnifiques, il y a des morts, des vols, des possessions, des exécutions, des factions secrètes, et une ligne téléphonique directe vers Brahma, qui ne peut être qu'un homme (car si ceux qui jouent aux dieux sont interchangeables, ce qu'ils représentent est en revanche immuable).
Bref, Seigneur de Lumière est un texte magnifique qui nous donne envie de mieux connaitre l'hindouisme et son panthéon. Plutôt accessible pour un Zelazny (qui n'est pas un auteur facile, loin s'en faut !), les "incipits" des 7 chapitres de cette histoire permettent d'amorcer le contenu du chapitre qui va suivre et de se positionner "dans le temps" (certains chapitres relatent la lutte menée par Sam avant son exécution, les autres évoquent les actions menées après que Yama, Ratki et Tak la Lance étincelante (personnage magnifique !) l'ont ramené du nuage électro-magnétique). Et puis, c'est un livre qui "nourrit", qui amène à réfléchir parfois, qui nous rappelle que chacun, à sa propre échelle, doit faire ses propres choix et en assumer les conséquences. Et aussi, que le merveilleux est en ce monde. "Mais regardez autour de vous... La Mort et la Lumière sont partout éternellement, et elles commencent, finissent, luttent, veillent dans le Rêve de l'Etre Sans Nom qu'est le monde, mots brûlants en le Samsara, pour créer peut-être de la beauté."



- Tu m'as dit que je prenais autant de plaisir que toi aux souffrances que tu provoquais. Tu avais raison. Car tous les hommes ont en eux les ténèbres et la lumière. Un homme est fait de mille parts; et n'est pas une flamme pure et claire comme tu le fus. Son intelligence est en guerre contre ses émotions, et sa volonté contre ses désirs. Ses idéaux sont en désaccord avec son milieu, et s'il leur est fidèle, il ressent profondément la perte de l'ancien monde ; mais s'il leur est infidèle et ne travaille pas pour eux, il ressent la douleur d'avoir renoncé à un rêve neuf et noble. Quoi qu'il fasse, il gagne et il perd en même temps, c'est une arrivée et c'est un départ. Il pleure toujours ce qui a disparu, et craint une partie de ce qui est neuf. La raison s'oppose à la tradition, les émotions s'opposent aux barrières que leur imposent les autres hommes.

Etre dieu est une qualité : celle de pouvoir être soi-même à un tel point que nos passions correspondent avec les forces de l'univers, si bien que ceux qui nous regardent le comprennent sans même qu'on leur dise notre nom. [...] Etre dieu signifie reconnaître en soi ce qui est important et le faire concorder avec tout ce qui existe. Alors, au-delà de toute morale, de toute logique, de toute esthétique, on est le vent, le feu, la mer, la montagne, la pluie, le soleil, le vol d'une flèche, la fin d'un jour, l'enlacement amoureux. On règne par les passions qui gouvernent les hommes. Et ceux qui contemplent les dieux disent alors, sans même savoir nos noms : "Il est le Feu. Elle est la Danse. Il est la Destruction. Elle est l'Amour."