Wilderness
de Lance Weller

critiqué par Marvic, le 3 janvier 2016
(Normandie - 59 ans)


La note:  étoiles
L'homme qui aimait son chien
1965 : Jane Dao-ming Poole se réveille dans la petite chambre de sa maison de retraite. La neige fraîchement arrivée, qu'elle a "sentie" puisqu'elle aveugle, fait remonter ses lointains souvenirs. Particulièrement celui de ses trois pères, et surtout celui d'Abel Truman, "qu'elle n'a connu que deux jours, et qui lui a donné la vision pour remplacer la vue". Et Glenn Makers, son troisième père, pendu "pour la simple raison qu'il était noir et que sa femme était blanche".

Nous suivons Abel d'abord en 1864, en pleine guerre de Sécession, enrôlé dans l'armée sudiste au milieu de tous ces jeunes gens, qui combattent alors même que pour la plupart, ils savent leur cause perdue.
Une bataille évoquée 35 ans plus tard par un jeune garçon qui demandait à Abel de lui raconter la guerre.
"Je suis américain. Comme je l'ai dit. Et si je suis américain et pas autre chose, c'est parce que ce jour là, ils ont échoué. Ils pouvaient pas y arriver, et il est probable que la plupart d'entre eux savaient qu'ils pouvaient pas y arriver avant même de se mettre en marche, mais ils y sont allés quand même. Il y a de l'honneur dans cette attitude. Je crois pas qu'il y ait encore beaucoup d'honneur dans le monde d'aujourd'hui, mais ce jour-là, ils en avaient, et je les honore, d'un côté comme de l'autre, en apprenant ce que je peux au sujet de cette bataille. Tout ce que je peux."

Et la bataille a été terrible. L'affrontement des deux armées dans la forêt de la Wilderness est effroyable et la description qui en est faite, impressionnante.
D'abord parce que ce n'est pas une armée qui est décrite mais le sort de Ned, David et Abel au cœur de cet affrontement. Ce ne sont pas seulement la vue des soldats, des armes, des bois et des champs, mais aussi le bruit des balles qui sifflent, les cris de guerre et de souffrance, les branches qui craquent et l'odeur de la poudre, de l'herbe sèche qui brûle puis celle des corps, hommes et chevaux pris dans le brasier.
Un très puissant passage d'écriture visuelle, sonore, olfactive.

Abel va sortir vivant de cette tuerie mais marqué à jamais, physiquement et moralement.
" -J'sais pas vraiment comment décrire ça. À Gettysburg, ou Manassas ou Malvern Hill. Pas la Wilderness ou n'importe quelle autre foutue bataille à laquelle j'ai participé. J'ai vu des choses que je pourrai jamais oublier. Elles me lâchent pas, et si ça arrivait, j'crois que je saurais plus quoi faire. Ni qui je suis. Non. Vraiment, j'peux pas en parler, parce qu'ils ont pas encore inventé les mots qu'on pourrait utiliser pour raconter ça fidèlement."

Dans les jours qui suivent, les Yankees victorieux, Abel va croiser des nègres ; des nègres libres. Des rencontres décisives qui permettront à Abel de découvrir ce qu'était l'esclavagisme, d'y réfléchir, puis de comprendre.
"Vous connaissiez rien, dit-elle d'une voix basse et froide. C'est presque drôle de voir que vous connaissez vraiment rien à rien… On vous enferme comme ça, on vous fait ça, et vous en sortez jamais. Vous restez enfermé à tout jamais, parce que vous pouvez pas imaginer autre chose. Et il ne peut pas y avoir autre chose. Ni dans vos mains, ni dans vot'coeur, alors vous fatiguez pas à faire de beaux discours sur la liberté si vous savez pas ce que c'est de ne pas être libre. Le mieux, c'est de pas parler de ça, c'est tout."

Les chapitres alternent le récit du soldat Truman en 1864 et celui du vieil homme solitaire en 1899, accompagné de son chien, dans une cabane au bord de l'océan.
Abel sent qu'il lui faut partir. Quitter cette vie… ou quitter cet endroit.
Va commencer une longue errance où il sera à nouveau confronté à la violence jusqu'aux bouleversantes pages finales.

Lance Willer, pour son premier roman, nous livre une épopée magnifique, le destin d'un jeune homme déjà terriblement meurtri dans sa vie, un homme "bien" mêlé au plus grand conflit du Nouveau Continent. Hommes, paysages, y sont décrits avec minutie et délicatesse d'une écriture sensible, recherchée mais fluide.
Un livre bouleversant, poignant, passionnant.
Bref, j'ai beaucoup, beaucoup aimé.
Oubli. 10 étoiles

Wilderness, le nom d’un bois où eut lieu une horrible boucherie lors de la guerre de Sécession en 1864.
Abel Truman y était et combattait sous l’uniforme des confédérés. Mourir pour un drapeau !
Mourir pour des idées chantait Brassens, mais de mort lente ! Et c’est ce qui arriva à notre héros. Une accumulation de cicatrices, d’os brisés, de souffrances sans nom. C’est long une vie quand on a réchappé à l’innommable, à la bestialité et à l’horreur. Une version sur terre de l’enfer.

Lance Weller nous offre un roman terrifiant avec des pages inoubliables. Un livre fort, sans répit.
Hommage à toi Abel, à toi aussi Glenn Makers et à ton épouse Ellen. Et aussi à cette petite fille Jane Dao-ming que vous avez sauvée une nuit froide. Hommage à toi aussi soldat de l’Union. La si jolie lettre que tu avais écrite pour ton épouse est partie au pays des larmes. Nul ne saura jamais… tout est oubli.

Un tout grand moment.

Monocle - tournai - 57 ans - 4 octobre 2017


Wilderness, la bataille de Mai 1864 10 étoiles

Ce pourrait être affaire de « naturalité », du caractère « sauvage » de la Nature (peut-on l’imaginer autrement que sauvage d’ailleurs ?!), mais non, il est fait référence à une terrible bataille qui s’est déroulée en Mai 1864, durant la Guerre de Sécession, dans la forêt de la Wilderness.
Pourtant, de « naturalité » il est aussi question tant Lance Weller, à l’instar d’un James Lee Burke pour la Louisiane, d’un Jim Harrison pour le Michigan, les Etats du nord des USA, Tony Hillerman pour le vaste territoire navajo entre Nouveau Mexique, Utah, Arizona ou encore David Vann pour l’Alaska, est sensible à la puissance et la majesté de la Nature, celle du Nord-Ouest des USA en l’occurrence, de l’Etat de Washington, juste sous la Colombie britannique chère à nos amis canadiens.
Beaucoup d’auteurs américains, je trouve, ont une sensibilité exacerbée vis-à-vis des beautés de la Nature et en parlent remarquablement. Davantage que les auteurs européens. Il faut dire qu’ils disposent dans leur pays d’une Nature encore tellement sauvage et saisissante dont nous sommes plutôt dépourvus dans notre vieux Continent battu et rebattu …
Lance Weller est de ceux-là et ses pages sur la nature de la côte Pacifique de l’Etat de Washington sont tout bonnement magnifiques.
C’est que Abel Truman, avant de devenir un vieil homme vivant sa misanthropie sur un rivage désolé de la côte Pacifique de l’Etat de Washington à l’aube du XXème siècle, seul en compagnie de son vieux chien, a survécu au carnage de dizaines de milliers d’hommes dans la forêt de la Wilderness trente-cinq ans auparavant. Il vit donc seul avec son chien mais à vrai dire aussi avec ses fantômes.
Il décide de quitter sa misérable cabane et au cours de sa marche solitaire va se trouver de nouveau confronté à la violence brute de 2 hommes qui en veulent à son chien (et qui, à vrai dire, n’ont pas bien compris ce que pouvait représenter une vie humaine) et à la survivance du racisme vis-à-vis des noirs.
Les pages alterneront donc de grands morceaux lyriques sur cette boucherie sans nom de la Wilderness, qui, pour ma part, m’a évoqué beaucoup d’autres pages traitant de la boucherie de la Première Guerre mondiale, du côté de Verdun, ainsi que sur les pérégrinations trente-cinq ans plus tard d’un vieil homme bouleversé par la cruauté humaine et par les injustices commises au nom de la race.
C’est très fort et très impressionnant s’agissant d’un premier roman. Et quelle mise en scène de la Nature de l’Etat de Washington !

Tistou - - 61 ans - 17 juin 2016


Ultime parcours 9 étoiles

Wilderness, c'est le nom d'une des plus terribles batailles de cette guerre de Sécession qui déchira l'Amérique, nom emprunté à la forêt où elle eut lieu en Virginie en mai 1864, "la forêt la plus inextricable, la plus sombre et la plus sinistre que la plupart de ces hommes eussent jamais vue." Mais c'est aussi un terme qui désigne le caractère sauvage de la nature, composante omniprésente du récit à laquelle l'auteur consacre de multiples et minutieuses descriptions, une nature duelle souvent rude à l'homme mais aussi parfois consolatrice ou elle-même victime de la folie humaine.

Par des allers-retours successifs entre passé ancien (mai 64) et plus tardif (35 ans plus tard), le roman relate le destin d'Abel Truman, un homme doublement brisé par la vie. Douloureusement affecté par la perte des siens, en proie à un sentiment de culpabilité, cherchant dans son engagement dans les rangs sudistes un exutoire, à moins qu'il ne s'agisse d'une punition, il sera confronté à l'horreur de la guerre. Celle-ci terminée, il n'en aura pas fini pour autant avec elle. Souffrant jusqu'à la fin de ses blessures physiques, il tentera, en vain, d'échapper aux images qui le hantent en s'exilant à l'autre bout du pays, au nord de l'état de Washington sur la côte pacifique, menant là une vie de solitaire dans le plus grand dénuement d'une cabane au bord de l'océan avec pour seul compagnon un chien, jusqu'à ce que ce lien affectif profond entre eux l'amène à devoir affronter d'autres violences, et au bout du compte, dans un ultime retournement du destin donner un sens à sa vie gâchée.
D'emblée, cette fin nous est suffisamment dévoilée dans le prologue pour orienter notre vision et nous rendre le personnage attachant.

Si le livre démarre lentement, le rythme s'accélère peu à peu au gré des évènements et des rencontres. Les pages consacrées à la bataille sont saisissantes et racontées à hauteur d'homme comme l'a très bien évoqué Marvic, celles consacrées au spectacle des ravages de l'après sur le champ de bataille sont tout aussi glaçantes. Pour autant, cette histoire, triste, profondément humaine, où se côtoient noirceur, violence, tendresse et grandeur du dévouement pour l'amour du prochain nous réserve nombre d'autres moments forts et scènes poignantes.

Ce roman nous offre également une vision intéressante et nuancée de cette guerre: des hommes qui se retrouvent dans un camp plutôt que dans un autre pas nécessairement par adhésion à une cause mais par le hasard de leur localisation géographique, un racisme présent des deux côtés des lignes et qui fait ressortir l'ambigüité de ce conflit. Evoquant le passé, Abel dira:"la vérité c'est que tous autant qu'on était, dans un camp comme dans l'autre, on se battait à cause des nègres et ça c'était quelque chose qu'on ne pouvait pas supporter dans un camp comme dans l'autre. C'est pour ça que ça a été si horrible et que ça a duré si longtemps."

Une réserve peut-être: en voulant rendre justice au peuple noir opprimé, Weller a peut-être un peu trop magnifié ses personnages afro-américains.

Néanmoins on aurait tort de bouder son plaisir à lire cette belle histoire prenante, émouvante, racontée avec souffle...

Myrco - village de l'Orne - 68 ans - 28 mai 2016