Mémoires de Luther, écrits par lui-même, traduits et mis en ordre par M. Michelet.
de Martin Luther, Jules Michelet

critiqué par Saule, le 6 décembre 2015
(Bruxelles - 52 ans)


La note:  étoiles
Luther par lui-même
Luther a énormément écrit et ses disciples ont pour ainsi dire récolté la moindre de ses paroles, ce qui fait qu'il y avait un abondant matériel pour raconter la vie de Luther. Matériel que Jules Michelet a traduit, mis en ordre et en perspective pour réaliser cette ample bibliographie en deux volumes.

Il y a d'autres bibliographies de Luther (1483-1546), en particulier deux critiquées par SJB sur notre cher site, mais celle-ci est différente puisqu'elle laisse la parole à Luther et uniquement à Luther dans la mesure du possible. L'inconvénient c'est que la grande histoire n'est pas vraiment expliquée au lecteur non averti, celui-ci devra compléter sa lecture par d'autres sources pour bien comprendre le contexte historique (ce qui rend la lecture que plus riche, il est vrai).

Le paradoxe de Luther c'est qu'il a en quelque sorte libéré la pensée de l'homme européen de la renaissance, alors qu'il s'est violemment opposé à la notion de libre arbitre (jusqu'à se disputer férocement avec Erasme sur ce point). Mais loin d'être une sorte de prédestination divine qui déresponsabilise l'homme, la doctrine de Luther fondée sur le salut par la grâce a eu pour conséquence pratique de libérer la pensée et la conscience de l'homme de toute autorité

A travers toute ces lettres, on a le portrait d'un être très vindicatif et violent contre ses ennemis. Son ennemi juré était le pape, bien sûr, mais il en a eu d'autres dans les nombreuses sectes issues de sa doctrine (anabaptiste, sacramentaire, Zwingli, etc.). Des extraits très intéressants de la dispute avec Erasme sont présentés par Michelet. Il faut savoir que Erasme fut d'abords l'allié de Luther avant de devenir son ennemi. Ils se sont affronté par livres interposés, et Luther ne sortit par grandi de la dispute puisqu'il n'avait plus que des injures à opposer à Erasme.

Luther a une attitude plus noble lorsqu'il est appelé à arbitrer lors des sanglantes révoltes paysannes (celle de Munzer est restée dans l'histoire). Il renvoie les deux parties dos à dos il ne se gêne pas pour dire tout le mal qu'il faut de l'oppression par les seigneurs des paysans. Mais il réfutera toujours la violence au nom de l'évangile. Et il encouragera même la répression contre les révolutionnaires car pour lui le chrétien doit se soumettre à l'ordre temporel sans discuter.

On est étonné de voir l'importance qu'avait à l'époque les discussions de pure théologie, comme la présence réelle (les catholiques croient en la transsubstantiation; Luther en la consubstantiation tandis que Zwingli ne croit pas à la présence réelle d'un point de vue physique). Il y a des discussions sur le mariage des prêtres, sur les moines, sur le sacrement par les deux espèces : tout ça importait beaucoup à cette époque. Alors que l'empire était sur le point de tomber sous les coups du Turc (Soleman était à Vienne, aux portes de l'empire) et était en guerre contre François Ier, toute les forces vives dans l'empire Allemand se livraient à une guerre théologique à coup de conciles !

Tout les aspects de la vie de Luther sont abordés. Son entrée au couvent et son combat vain contre les tentations, sa lutte contre le pape (le scandale des indulgences), sa mise au ban de l'empire. Ensuite il établit sa doctrine, dissout les ordres monastiques (mais accueille avec bienveillance les soeurs qui se retrouvent sans rien), déconseille le célibat au prêtre mais ne l'interdit pas. On a l'impression d'un homme d'une grande piété et bienveillance mais très violent contre ses ennemis. Très pieux, il cite constamment les écritures, mais la croyance de l'époque parait bizarre pour le croyant aujourd'hui. Il croit littéralement au diable et il raconte mainte anecdotes sur le diable qui venait parfois le déranger dans son sommeil ! Le pape est l'anté-christ, le Turc (Soleman) est un instrument de Dieu pour malmener le pape, ... Luther voue les anabaptistes et les paysans révoltés à la foudre Divine, etc. La fin de sa vie est un peu triste, le ton de ses lettres devient dépressif alors que sa santé décline et que sa mort approche.

Une lecture très enrichissante pour appréhender cet homme clé de notre histoire "de l'intérieur", mais qu'il faut cependant compléter par d'autres lectures pour situer le contexte et comprendre la doctrine de Luther. Ce livre est disponible sur le project Gutenberg, grâce à Laurent Vogel, Pierre Timmermans, Hans Pieterse et l'équipe des "Online Distributed Proofreading".