Les racines du hasard
de Arthur Koestler

critiqué par Eric Eliès, le 1 novembre 2015
( - 43 ans)


La note:  étoiles
Une présentation, passionnante et novatrice, de l'approche scientifique des phénomènes parapsychologiques
Arthur Koestler, surtout connu pour son roman « Le zéro et l’infini » sur les procès staliniens, est également l’auteur de nombreux essais dont l’intelligence vive et pénétrante, qui se déploie en liberté sur tous les fronts du savoir, me fait songer aux philosophes de la Renaissance. Doté d'un savoir quasi-encyclopédique et manifestant une remarquable ouverture d'esprit, Koestler n'hésite pas à se confronter aux grands problèmes de la condition humaine. Nombre de ses essais ont déjà été commentés sur CL, parfois de manière détaillée (cf notamment les critiques de Radetsky), mais aucun de ceux qui abordaient le sujet, très controversé, de la parapsychologie, sur lequel Koestler s’est penché avec la lucidité critique et la volonté d'engagement qui le caractérisent.

« Les racines du hasard » se lit très facilement, grâce au talent d’écriture de Koestler qui sait présenter les différentes thèses avec clarté et précision et parsème son essai d’anecdotes révélatrices de la personnalité des différents acteurs cités : outre les parapsychologues (Rhine, etc.), il consacre de longs développement aux travaux des scientifiques (Kammerer, Pauli, etc.) et psychologues (Freud, Jung, etc.) qui se sont intéressés aux pouvoirs paranormaux. Koestler démontre une maîtrise remarquable des concepts de la mécanique quantique ; il fait également de preuve de recul et sait se montrer critique (notamment envers Kammerer et Jung, qui ont forgé les théories de la « sérialité » et de la « synchronicité »). Se fondant sur les conclusions d’études statistiques menées dans les années 30 dans des universités américaines (cf travaux de Rhine), Koestler se montre clairement convaincu de l’existence de phénomènes psychiques non explicables par la causalité déterministe mais qui, selon lui, reflètent la polarité de tout être vivant (de l’amibe à l’homme), qui se trouve en état d’équilibre entre des forces d’individualisation et des forces d’intégration. Pour Koestler, l’évolution biologique procède par étapes le long d’une spirale ascendante pour créer des formes toujours plus complexes d’organisation à partir d’éléments individuels toujours plus autonomes (nota : Koestler ne cite pas Teilhard de Chardin mais sa conception de l'évolution m'y fait irrésistiblement songer). Koestler s'appuie sur les récents travaux des scientifiques qui, par leur familiarité avec les concepts d’une réalité quantique complexe et paradoxale (dualité onde/corpuscule – équivalence matière/énergie – antimatière, neutrino, etc.), ne rejettent pas la notion de lois acausales et la possibilité de relations, dont la nature n’est pas encore connue, entre l’esprit et la matière.

L’essai, très bien construit, est divisé en 5 chapitres. Je vous propose ci-dessous un résumé détaillé, à partir du résumé exhaustif que j’ai rédigé pour mon usage personnel.

* Chapitre 1 : l’ABC de la perception
Depuis les travaux pionniers sur la télépathie menés dans les années 30 par JB Rhine, professeur de psychologie à l’université Duke de Caroline du Nord, l’étude des phénomènes de perception extra-sensorielle a totalement rompu avec le spiritisme à la mode du 19ème siècle et met en œuvre des méthodes et des protocoles scientifiques permettant l’analyse objective des données collectées au cours des expériences.
Cette nouvelle approche est essentiellement fondée sur une approche statistique ; elle a clairement démontré (essentiellement via des tirages de cartes ou de jets de dés entre deux individus séparés) que les résultats obtenus sont invariablement supérieurs, sur des séries suffisamment longues pour supprimer les biais mathématiques liés à une distribution aléatoire, à la probabilité d’une intuition « au hasard » (nota : les travaux de Rhine, qui utilisait un jeu de 5 cartes, évoquent en 1934 un taux de réussite d’environ 28 % contre 20 % en théorie). La réflexion, plus subjective et non statistique, sur les phénomènes de transmission de pensée menée par la société britannique de recherche psychique, qui a compté des membres très éminents, (dont Henri Bergson et des Prix Nobel de médecine et de physique) semble également attester l’existence d’un sentiment instinctif, comme une forme d’empathie apte à véhiculer des sensations.
Néanmoins, de nombreux scientifiques restent fermement opposés à toute idée d’une capacité de perception extra-sensorielle chez l’homme. Ils s’appuient notamment sur l’impossibilité d’identifier le phénomène chez un individu : seule la statistique semble attester l’existence d’une capacité de télépathie ou d’intuition. En outre, la variabilité est forte : un individu ayant obtenu des résultats exceptionnels un jour peut se révéler quelconque le jour suivant. D’ailleurs, les travaux de Rhine semblent révéler un processus d’usure et de dégradation dans le temps de la qualité des intuitions d’un sujet).

* Chapitre 2 : Perversité de la physique
Les phénomènes extra-sensoriels provoquent la méfiance car ils semblent violer les lois de la physique. Or, depuis quelques décennies, la physique elle-même évolue vers des lois probabilistes d’une complexité étrange qui ne peut être appréhendée par le simple bon sens. Le monde quantique repose sur des paradoxes (dualité onde-corpuscule, etc.) qui génèrent l’indétermination des évènements au niveau atomique, où les concepts de temps et d’espace sont bouleversés. Notre conception intuitive de la matière n’est qu’une représentation commode pour la pensée mais ne recouvre pas la réalité, où règnent l’équivalence masse/énergie (formulée par Einstein) et la complémentarité onde/corpuscule (formulée par Bohr et Heisenberg, au sein de l’école de Copenhague).
Pour Pauli, le concept de complémentarité doit également s’appliquer à la relation esprit/matière car la définition traditionnelle, qui repose sur le dualisme, ne donne pas satisfaction. Par ailleurs, après avoir admis la nature ondulatoire de la matière, les scientifiques ont également dû renoncer à la notion de substrat (un moment appelé « éther ») pour expliquer la vibration et la propagation des ondes : les ondes et leurs interactions sont portées par des champs totalement immatériels. Pour cette raison, de grands scientifiques (sir James Jeans, sir Eddington) ont assimilé l’univers à une pensée (ie une réalité non substantielle) plutôt qu’à une machine (ie une réalité mécanique). La découverte récente du neutrino, sorte de particule fantôme sans masse ni charge, ouvre des perspectives sur la possibilité de particules éthérées, qui pourraient s’avérer des chaînons entre la matière et l’esprit. Par ailleurs, l’existence avérée de l’antimatière, postulée par Dirac, a incité Feynman à émettre l’hypothèse qu’il s’agissait de particules reculant dans le temps. La représentation de Feynmann soulève d’importantes difficultés logiques sur le temps, que plusieurs scientifiques ont tenté de résoudre en introduisant deux dimensions temporelles. Pour le mathématicien Adrian Dobbs, le temps pourrait progresser comme un train d’ondes sur un deuxième axe (d’essence probabiliste) où des particules de masse imaginaire réalisent virtuellement tous les états possibles du système d’où émergera l’état réel (actualisé par la mesure en mécanique quantique) ; en ce cas, la prémonition pourrait s’expliquer comme une sensibilité au temps imaginaire via des particules de masse imaginaire (que Dobbs appelle « psitrons ») capables d’interférer avec le cerveau de la manière dont John Eccles (qui obtint le prix Nobel en 1963 pour ses travaux) décrit l’action du cerveau sur le corps pour expliquer la possibilité d’acte volontaire. Pour Eccles, la volonté, tout en étant indétectable à une mesure directe, pourrait être une influence capable de modifier l’état de quelques neurones en état instable dans le cortex, et donc de provoquer une ou des décharges synaptiques qui vont affecter très rapidement (en raison de la densité très élevée des neurones) plusieurs centaines milliers de neurones et bouleverser l’état du cerveau. Dobbs pensait qu’un psitron pouvait occasionnellement (comme un neutrino) interférer avec la matière et donc déclencher des réactions en chaine dans le cortex en modifiant l’état d’un neurone. Eccles lui-même envisageait que la volition d’une personne puisse modifier l’état d’autres atomes que les neurones de son propre cerveau, et donc générer des actions de télépathie.
La mécanique quantique, en détruisant l’horlogerie mécaniste et le matérialiste étroit du 19ème siècle, a attiré l’attention des scientifiques sur les phénomènes psychiques qui ont longtemps pu être ignorés de la même façon, qu’à chaque époque, les faits ne cadrant pas avec les théories sont souvent négligés (les propriétés électriques de l’ambre ont suscité l’indifférence jusqu’à l’engouement pour l’électricité au 18ème siècle ; l’explication des marées par l’attraction lunaire, proposée par Kepler, a été réfutée avec mépris par Galilée qui ne croyait pas en une action à distance). Néanmoins, les théories qui s’efforcent d’expliquer les pouvoirs psychiques doivent rompre de manière radicale avec les conceptions mécanistes de l’univers : c’est ce qu’ont tenté, via la théorie dite de la synchronicité, C.J. Jung et Wolfang Pauli.

* Chapitre 3 : Sérialité et Synchronicité
Jung et Pauli ont eu un précurseur en la personne du biologiste Kammerer, qui fut le dernier lamarckien (il se suicida en 1926 après des accusations de fraude scientifique). Kammerer s’est également intéressé aux coïncidences et a développé le concept de « sérialité », qui rend compte de la tendance d’évènements non liés par des lois causales à se produire simultanément. Kammerer, qui passait ses heures à entretenir des bases de données, a établi une classification des séries de coïncidences selon leur ordre (nombre d’occurrences successives), leur puissance (nombre d’occurrences simultanées) et leurs paramètres (nombre d’attributs en commun entre les évènements constituant la coïncidence). Pour lui, ce phénomène reflétait un principe universel d’unité qui relie toutes les choses semblables dans le temps et l’espace, sans explication causale. Kammerer imaginait que le monde était régi par des processus cycliques structurés par la causalité (dont les lois étaient étudiées par les scientifiques) et par la sérialité (dont l’existence avait été pressentie dans les croyances magiques). D’après Koestler, Einstein eut des commentaires élogieux sur l’originalité de l’approche de Kammerer.
De même, Pauli (découvreur du neutrino et inventeur du principe d’exclusion qui porte son nom en mécanique quantique) considérait qu’il existe des principes non causals à l’oeuvre dans la nature, tel le principe d’exclusion qui, étant une construction purement mathématique, agit comme une force sans être une force. Pauli acceptait la possibilité des phénomènes parapsychologiques et les considérait comme une manifestation de ces principes. Pauli a travaillé avec Jung, qui était convaincu de la réalité des phénomènes parapsychologiques et les assimilaient à des extériorisations de l’inconscient. Jung a proposé un principe de « synchronicité » pour expliquer les connexions acausales entre des évènements. Hélas, Jung sombra dans une verbosité confuse et chercha, pour expliquer la synchronicité, à définir une causalité adossée aux processus de l’inconscient individuel et collectif. Il alla jusqu’à supposer que les archétypes de l’inconscient collectif sont des entités psycho-physiques dont la réalité peut agir sur le monde matériel et qu’il faut totalement décorréler la psyché et le cerveau en tant qu’organe. En fait, Kammerer et Jung ont tous deux commis l’erreur de postuler un principe acausal et de chercher à l’expliquer en termes de pseudo-causalité.

* Chapitre 4 : Janus
Tout au long de l’histoire humaine, les coïncidences acausales ont justifié la recherche des présages, le recours aux pratiques divinatoires, l’étude de l’astrologie, etc. et inspiré la croyance en une harmonie préétablie qui connecte tous les êtres et relie l’homme au cosmos. Selon Pic de la Mirandole ou Képler, il existe ainsi plusieurs niveaux d’unité : celle de l’unité des êtres (par laquelle toute chose est une avec elle-même) et celle de l’unité du cosmos (par laquelle la réunion de toutes les parties du monde forme un monde unique) ; cette croyance étaye également la théorie de Leibniz sur les monades. Les théoriciens de la perception sensorielle ont développé cette notion d’harmonie en imaginant un éther psychique, qui unit la multitude des esprits individuels. L’inconscient collectif de Jung est un avatar de cette conception du monde, dont Jung a souligné la parenté avec les philosophies orientales de l’unité dans la diversité.
Les théories de la sérialité et de la synchronicité traitent en fait de l’interdépendance universelle de tous les êtres issus d’une même matrice cosmique. De même que les organes du corps sont très nettement différenciés mais constituent les parties d’une totalité, tous les êtres vivant sont à la fois individualisés et membres d’une collectivité. Tout être vivant est en état d’équilibre entre des forces de différenciation et des forces d’intégration. Tout organisme vivant ou groupe social possède les caractéristiques d’un tout cohérent mais est également subordonné à une structure englobante dont il est une partie. Même les objets de la physique quantique semblent régis par la complémentarité des paramètres et des forces. Ainsi, ils se comportent à la fois comme des particules (individualisées) et des ondes (ie comme les parties constituantes d’un champ).
Koestler propose le néologisme « holon » et utilise le symbolisme de Janus, pour qualifier ces sous-ensembles dotés d’individualité et d’autonomie mais dont les activités sont régulées par les exigences d’intégration harmonieuse à une structure d’un niveau supérieur. Tout se passe comme si l’évolution procédait par étapes, en suivant une spirale croissante, pour créer des formes toujours plus complexes d’organisation à partir d’éléments individuels toujours plus autonomes.
L’étude des formes de vie élémentaires illustre parfaitement la capacité de la vie à organiser des niveaux supérieurs d’unité à partir de la diversité d’organismes individualisés. Ainsi, des amibes se reproduisant par division cellulaire et se nourrissant de bactéries sont capables, en cas de disette, de s’agglomérer pour former un monticule puis de s’affaler comme une limace pour ramper jusqu’à une zone géographique plus favorable. L’homme peut également être considéré comme un « holon » à tête de Janus, dont la dualité s’exacerbe dans l’individualisme, l’esprit de compétition ou, au contraire, dans la solidarité et le renoncement à soi, d’où procède le sentiment océanique procuré par la transe mystique et la méditation. Les tendances d’affirmation et d’individualisation sont en général orientées vers l’action tandis que le désir de transcendance de la condition humaine suscite des émotions d’abandon comme si nous retrouvions les premiers sentiments de l’enfant qui (cf Freud et Piaget) ne fait pas de différences entre son « moi » et son environnement. L’abolition des frontières entre l’individu et le reste de l’univers se retrouve, à un niveau plus élevé de la spirale du développement humain, dans le recours mystique à certains psychotropes ou la révélation des capacités paranormales.

* Chapitre 5 : Le pays des aveugles
La spirale de l’évolution est peuplée d’êtres dont une face affirme « je suis le centre du monde » tandis que l’autre proclame « je suis une partie en quête du tout ». La tendance irréductible vers la complexité incite à supposer que les capacités extra-sensorielles seraient la manifestation d’un potentiel d’intégration capable de provoquer des évènements sans explication causale. Par ailleurs, la notion d’explication acausale (associée à l’absence d’agent physique) est très relative : le radar interne des chauve-souris aurait été assimilé à un pouvoir surnaturel par les anciens naturalistes ; de même, des hommes dépourvus d’yeux (cf « Le pays des aveugles » d’HG Wells) considéreraient comme surnaturelle la capacité visuelle, qui repose sur l’interaction de l’œil avec des photons (particules de masse nulle se comportant comme des ondes)
En 1969, le neurophysiologiste Grey Walter a démontré qu’il était possible à la volonté d’agir sur la matière via des électrodes mesurant directement les courants électriques de l’activité cérébrale. Ces courants ont être amplifiés pour déclencher le fonctionnement d’interrupteurs commandant un circuit de télévision. Un autre exemple de l’influence de l’esprit sur la matière est l’impact de l’hypnose sur le corps : il est possible, dans certains cas (selon la sensibilité du patient à l’hypnose) de traiter des maladies de peau voire de soigner des cas d’allergie.
La défiance des scientifiques envers les pouvoirs paranormaux ne doit pas freiner la recherche. L’humanité a longtemps ignoré l’existence des forces électriques et magnétiques et ce n’est que depuis quelques années que nous savons être immergés dans un océan de neutrinos inaccessibles à nos sens… En conséquence, l’hypothèse d’un champ psychique n’est pas forcément irrationnelle. Néanmoins, cette dernière hypothèse semble en contradiction avec la rareté constatée des phénomènes psychiques. Grey Walter a constaté, lors de ses expériences de volonté, que le sujet devait, pour que les courants soient suffisants pour déclencher l’activation des interrupteurs, être un état paradoxal combinant le détachement et l’excitation. Cet état caractérise l’émotion transcendantale. Il explique également l’effet de déclin observé par Rhine car l’excitation des étudiants est progressivement détruite par la lassitude qui s’installe lors des séances fastidieuses.
Une part importante de notre empathie et de nos réactions spontanées (sautes d’humeur soudaines, etc.) sont sans doute influencées par le champ psychique. Néanmoins, la conscience doit être protégée contre les stimuli du champ psychique par un système de refoulement qui filtre et/ou déforme les impressions télépathiques. L’hypothèse des filtres, due à Henri Bergson, extrapole le fonctionnement de nos organes sensoriels, qui ne sont efficaces que dans une certaine bande passante (lumière visible, ondes sonores, etc.), en sorte que l’attention se concentre sur les objets et les situations qui ont une utilité pour la survie.
La situation des chercheurs qui étudient les phénomènes paranormaux s’apparente à celle des lamarckiens que les évolutionnistes darwiniens ont totalement disqualifiés. Pourtant, il semble qu’il existe des facteurs lamarckiens dans l'évolution des espèces : ainsi, l’épaississement héréditaire de la peau de la plante des pieds ou les callosités des genoux du chameau sont, selon les darwiniens, des évolutions aléatoires « validées » par la sélection naturelle ; leur parfaite adaptation à l’usage semble donc étrangement miraculeuse. Les lamarckiens ont été incapables de produire des expériences répétables démontrant la transmission des caractères acquis ou d’en donner d’une explication physiologique. Pourtant, de plus en plus de biologistes pensent que la sélection naturelle n’explique pas tout et qu’il y a probablement des cas de transmission des caractères acquis ; néanmoins, ces cas seraient rares car le matériau génétique serait protégé de l’impact biochimique des activités et des expériences individuelles. Les parapsychologues sont dans la même situation : ils cherchent à démontrer l’existence d’un phénomène rare dont ils ignorent les mécanismes.