Cry Father de Benjamin Whitmer

Cry Father de Benjamin Whitmer
(Cry father)

Catégorie(s) : Littérature => Anglophone , Littérature => Policiers et thrillers

Critiqué par Gregory mion, le 27 septembre 2015 (Inscrit le 15 janvier 2011, 36 ans)
La note : 10 étoiles
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La paternité mutilée.

Encore relativement peu connu en France, l’auteur américain Benjamin Whitmer confirme son talent pour le roman noir avec son second livre. La traduction française a de nouveau été confiée à Jacques Mailhos, un choix plus qu’opportun tant la qualité et les nuances de l’anglais sont admirablement rendues. Comme pour le précédent ouvrage de Whitmer (Pike), c’est dans les dialogues que l’excellence de la traduction se justifie. Les personnages de Whitmer sont en effet des gens qui vivent à la dure et ils s’expriment comme tels : avec des inflexions particulières, un vocabulaire brut de décoffrage, des raidissements inattendus, autant de modulations qui ne peuvent être restituées que par une connaissance parfaite et intuitive de la langue de tous les jours comme elle se parle aux États-Unis, plus exactement encore telle qu’elle se pratique dans les quartiers d’un Denver de contrebande, dans les précipices intellectuels du Colorado. Whitmer, en outre, écrit une Amérique de son cru puisqu’il réside à Denver. Il nous fait voir cette ville à partir de ses routes secondaires où la densité de population se ramollit dans l’étalage sans fin des zones résidentielles avoisinant les zones industrielles. C’est une partie de la ville irrespirable que nous montre l’auteur, asphyxiée par la fumée des usines, jetant sur les hommes une pollution qui pourrit aussi bien les pelouses que l’existence (cf. p. 169). Quelques-uns rêvent de s’arracher de cette puanteur totale, mais la pureté de l’intention se dénature rapidement dans cette étuve où les vapeurs pourraient avoir un goût de jus de décharge. Ainsi Whitmer ne contredit pas la possibilité d’espérer, il étudie plutôt la façon dont l’espoir se contrefait au cœur des sociétés politiquement paralysées.

Centre de gravité mais aussi point de détachement quand la pression devient insupportable, cette Denver vénéneuse s’apparente à un alambic énorme où les tempéraments s’affermissent dans l’alcool et les substances illicites. Par un mouvement circulaire que rien ne semble pouvoir décourager, on entre et on sort par la cornue de l’alambic, ni pire ni meilleur qu’on ne l’était lors de la dernière échappée – semblable à l’environnement fétide. On revient à Denver comme une mouche revient à son tas d’excréments. Les personnages font ce qu’ils peuvent dans une vie essentiellement merdique. Cela étant, l’oppression n’est pas entièrement constitutive du projet romanesque de Whitmer. Les forces destructrices sont évidemment nombreuses, et nul ne le démentira au regard d’un dénouement ensanglanté qui pourrait évoquer les récentes et géniales grotesqueries de William Friedkin dans Killer Joe (cf. pp. 304-311), toutefois ces forces sont de temps en temps contrariées par des actes de bravoure extraordinaires, par des manières illégales de se faire justice, par des contournements de la loi qui sont la seule solution pour sauver la moralité de sa perte, comme s’il s’agissait de s’accrocher aux dernières branches d’un arbre vacillant, prêt à s’effondrer dans un marécage morbide. De la sorte, on ne peut qu’approuver la vengeance agressive d’un père, qui s’introduit chez le médecin responsable de la mort de son fils afin de le bastonner (cf. pp. 295-7).
Le père en question s’appelle Patterson Wells. C’est le personnage principal de livre, un anti-héros qui bâtit sa légende confidentielle en survivant aux rafales de ses tares. Sa vie s’est considérablement aggravée depuis le décès de son fils Justin. Il vit de solitude et de longues routes qui font le prolongement de cet ermitage maladif, entre la bière, le bourbon et la drogue. Il possède tout de même un chien, Sancho, fidèle écuyer de ce Don Quichotte dépourvu d’extravagances créatrices. En tant que telles, les excentricités de Wells se réduisent à des pics criminogènes à la fois fortuits dans leur violence et destructeurs dans leurs conséquences. Les moulins à vent de Patterson ne soufflent qu’une haleine malodorante, à peine atténuée par la correspondance posthume entretenue avec Justin, lettres écrites d’une main lucide et qui attendrissent par intermittence un vécu de plus en plus difficile. Dans la structure même du roman, ces lettres fonctionnent comme des interludes diagnostiques. Nous y découvrons un père dont la tristesse se travaille et dont les actes se remettent en question.

Sans surprise eu égard à ce que nous avons dit précédemment, le thème central de ce roman tourne autour de la paternité mutilée, rappelant quelquefois les ambiances ingrates de David Vann, lui aussi publié en français chez Gallmeister. Patterson Wells est possédé par la mort de son fils. Il croule de l’intérieur, s’affaiblit de ses propres trous noirs, comme une maison hantée s’écroule sous sa réputation et sa vétusté. Malgré les visites irrégulières à son ex-femme Laney qui parfois le tirent de son ravin, il se fatigue parce que les réminiscences sont trop vives. Dans ces conditions impossibles d’épanouissement ou de résilience, Patterson choisit d’avaler la pilule plus ou moins prophylactique de la route : « Je serre les poings sur le volant et je roule, c’est tout. » (p. 20). On le regarde ainsi quitter Denver temporairement, à plusieurs reprises, s’engouffrant dans les réseaux routiers qui s’écartent de cette tumeur urbaine, comme autant de veines font les excroissances d’un cœur encore vigoureux et que l’on imagine ici cependant anémié, bombardant un sang contaminé que Patterson fuit de toute sa vitesse, comme on fuirait les sanglantes inondations allégoriques conçues par Stanley Kubrick dans Shining. Ces fuites, entre autres résultats psychiques, donnent lieu à des méditations sur son métier d’élagueur itinérant. On apprend alors que Patterson a sillonné le pays pour secourir les villes sinistrées par une catastrophe naturelle, genres d’extensions d’une Denver non moins sinistre où les arbres n’ont pas tant été couchés par une tornade que par un accablement généralisé, symbole d’une dépression nerveuse refourguée par les hommes, pire, bien pire qu’une « dépression » dans le lexique de la science météorologique. Déblayer les lignes électriques et les voies encombrées d’une végétation ravagée, telle fut la contribution professionnelle de Patterson, résonance anticipée de ses afflux internes, indice de ses encombrements qui mériteraient à coup sûr des triples pontages coronariens. Ainsi Patterson s’entend-il dire à un moment qu’il n’est qu’une « putain de catastrophe » (p. 274).

Par complément d’objet indirect, la vie astreignante de Patterson Wells trouve une épaule imprévisible chez un certain Junior, un jeune mec bagarreur et instable qui estime au premier chef que Patterson n’est qu’un « con moralisateur » (p. 44). Autrefois en couple avec Jenny, du moins autant qu’on puisse l’être quand on paraît génétiquement déterminé par la déchéance, Junior a eu une fille prénommée Casey. Il ne la voit plus que de façon sporadique, lorsque son état le lui permet, c’est-à-dire lorsqu’il fait un effort de sobriété. Le rapprochement progressif avec Patterson sera synonyme de mise en relation des paternités estropiées. La réciprocité de Junior et de Patterson devient aussi évidente que l’attraction que les deux personnages éprouvent pour leur progéniture respective, l’un envers une petite fille qui remédie autant qu’elle peut à l’anéantissement de son père, l’autre envers le souvenir d’un cadavre qui cherche à se vivifier dans la voie épistolaire et dans un enchaînement d’actions violentes qui doivent ultimement mener au Dr. Court, le fautif tout désigné de la mort de Justin après un diagnostic effectué à l’emporte-pièce. S’entraînant mutuellement dans des situations ignobles mais paradoxalement formatrices et peut-être rédemptrices, Patterson et Junior rejouent la paternité à travers eux-mêmes, se faisant tour à tour père de l’un ou de l’autre, compensant les désertions sentimentales qui ont très tôt envahi leur quotidien. Par ailleurs, en plus d’avoir pour point commun une idée complexe de la paternité, ils partagent tous les deux une passion pour la route en tant que médicament (cf. pp. 105 et 133). Ils se fraient des passages tumultueux en essayant de se distinguer de tous les sales types qu’ils rencontrent pendant leurs périples. On aimerait croire que toute cette pérégrination n’a pour but que de les rapprocher définitivement de ce qu’ils sont, à savoir des pères en vadrouille qui ne pourront jamais renouer avec leur enfant et qui ont besoin de s’en faire une raison, un voyage tardivement initiatique.

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