La Légende de Robin des Bois
de Manu Larcenet

critiqué par Eric Eliès, le 19 septembre 2015
( - 43 ans)


La note:  étoiles
De l'Umour, de l'humour et plus encore... ou Larcenet à mi-chemin entre Fluide Glacial et le "Retour à la terre"
Pour moi (comme sans doute pour bien d’autres), le principal mérite de Fluide Glacial est d’avoir permis l’éclosion puis la révélation des talents de Goossens et de Manu Larcenet, qui ont transcendé la BD d’Umour pour totalement renouveler la BD d’humour…

« La légende de Robin des bois » met en scène un Robin des bois sénile miné par la malédiction d‘Alzheimer, détroussant sans plus vraiment savoir pourquoi les promeneurs de la forêt de Rambouillet, qui est ici un lieu enchanté (où les arbres parlent) dont la beauté et l'harmonie contrastent avec la jungle urbaine où Robin des bois va brièvement s’aventurer pour retrouver Lady Marianne, qu’il avait totalement oublié depuis des années (pris par la routine de la vie après être sorti pour acheter des clopes) alors qu'elle attend vainement qu'il vienne la libérer des hautes tours (figurées par les HLM de banlieue) où l’a enfermée le roi Jean… Mais Robin est traqué par le shérif de Nottingham, vieux cowboy sur le retour qui a la nostalgie des plaines poussiéreuses du far-west ; heureusement, celui-ci peut compter, pour traquer Robin, sur l’amitié de Tarzan, même si celui-ci n’est plus qu’un vieux Lord Greystoke octogénaire qui refoule tant bien que mal ses pulsions zoophiles…

L’humour de Larcenet joue sur de multiples registres, qui permettent d’entretenir le rire ou le sourire sans jamais lasser le lecteur par des procédés répétitifs ou trop prévisibles :
• un dessin, faussement naïf et apte aux gags visuels, qui souligne les rictus des visages (où peuvent aisément se lire les émotions) et les silhouettes grotesques des personnages, qu’ils soient perdus dans la nature ou dans la ville…
• des répliques qui « tuent », avec des dialogues plein de spontanéité entre Robin et ses acolytes (« dieu sait que c’est pas bon le touriste cramé ! ça fait ressortir le goût aigre de l’employé de bureau… berke » ou « puisque les arbres ont décidé de parler, gageons que ce n’est pas pour raconter des conneries ») et des variations brusques de niveau syntaxique, comme dans le 4ème de couverture « l’affection du sieur Alzheimer me paralyse tous les jours un peu plus. Il m’arrive trop souvent de voler aux riches sans plus me souvenir à qui je dois donner le pognon… »
• un comique d’absurde, notamment dans les monologues et les discours, parfois alambiqués, de Robin des bois qui s’achèvent fréquemment en queue de poisson ou en crise de démence
• un comique de mise en situation, fondé sur la parodie et le contraste entre la grandiloquence poétique des protagonistes et des lieux (description hyper-laudative de la forêt de Rambouillet, Lady Marianne qui se languit depuis des décennies et invente des contes pour tromper l'attente) et le prosaïsme mesquin de leurs actes ou de leurs attitudes (de Robin humilié d’être confondu avec Thierry la Fronde jusqu’au grand chêne vénérable qui se met à jurer quand on lui manque de respect).
• un comique d’opposition entre les générations (vieux contre jeunes), entre le monde des contes et légendes et notre quotidien banal, entre la douceur de la nature et la rudesse des villes, etc.

Par ailleurs, l’humour s'inscrit parfaitement dans la progression narrative, qui n’est pas comme trop souvent une sorte de support artificiel prétexte à des gags un peu forcés. A ce titre, l’art de Larcenet m’évoque fortement celui de Goossens dans « Georges et Louis romanciers » (qui font d'ailleurs une brève apparition au détour d'une case, comme le professeur Tournesol), mais avec une dimension supérieure qui est celle du doux-amer, qui enrichit considérablement la BD en lui donnant une résonance plus profonde et un peu tragique. En effet, au-delà de l’humour, pointent la nostalgie de l’enfance et de sa capacité d'émerveillement, une émouvante peur de vieillir (évidente lors des retrouvailles entre lady Marianne et Robin) et le désir d’une vie plus authentique, plus proche de la nature. Robin des bois n’est en fait pas très loin des héros de « Retour à la terre » quand il explique à Petit-Jean son plan pour s’introduire dans la ville : « pour que les citadins m’acceptent parmi eux, il faut que je leur montre qu’il n’y a pas que la course effrénée à la production et au bénéfice de ce monde moderne et glacé… Je veux raviver en leur cœur la flamme de l’insouciance ».

Ce retour à la terre, incarnation d’une nature maternelle où l’on pourrait vivre et mourir en paix, culmine à la fin du recueil quand la Mort (en se guidant sur sa carte Michelin…) vient chercher Robin des bois et le shérif de Nottingham.