Les cercueils de zinc
de Svetlana Alexievitch

critiqué par Septularisen, le 7 septembre 2015
(Luxembourg - 50 ans)


La note:  étoiles
Après le combat, on plaint les blessés, mais pas ceux qui sont tués : ceux-là, c'est leur maman qu'on plaint.
Bien qu’après le livre « La guerre n’a pas un visage de femme » (déjà critiqué sur CL), Mme. Svetlana ALEXIEVITCH s’était promise à elle-même, de ne plus écrire sur la guerre, en 1990 (avant même l’édition russe !...) et pour notre plus grand intérêt, elle fit toutefois paraître un nouveau livre, traitant cette fois –ci de la guerre oubliée de tous, qui opposa l’ex-URSS à l’Afghanistan entre 1979 et 1989.
On connaît la méthode de travail de Mme. ALEXIEVITCH, c’est une sorte de journalisme d’investigation littéraire, ( dans le style du regretté Ryszard KAPUSCINSKI). L’auteur interroge des témoins (directs ou non), ici des soldats, anciens soldats, des volontaires, des infirmières, des médecins, des mères, des veuves…Et les laisse parler. Elle retranscrit ensuite leurs dires en en tirant l’essence, dans un style clair, concis et accessible à tous qui est sa marque de fabrique.

Inutile de dire que le résultat est absolument époustouflant !... Les témoignages sont tour a tour incroyables, poignants, étonnant, glaçants, terrifiants… Que dire de toute façon d’une guerre qui a fait selon certaines sources 50.000 soldats morts du côté Russe et deux millions de morts côté Afghan (dont 80% de civils). Que dire d’une guerre qui vit un camp utiliser les bombes à sous-munitions et l’autre la torture par démembrement…

Le mythe du soldat soviétique en prend un sacré coup, puisque on découvre ici des jeunes gens envoyés au casse-pipe, comme chair à canon, sans la formation, sans l’équipement, sans l’armement, sans les vêtements adéquats et qui le plus souvent étaient ramenés à leur famille dans des cercueils fermés par un couvercle de zinc… On lit les témoignages de soldats qui vendent leurs propres munitions pour s’acheter de la drogue, qui sont sous-payés, et ne recevant même pas de quoi se nourrir correctement, volent, pillent et vendent tous ce qu’ils peuvent au marché pour survivre (armes, vêtements, couvertures, pansements, blindés, essence, gilets par balles, casques…) et qui en plus sont victimes des brimades des anciens…

Les récits des survivants sont eux encore plus poignants, puisque ce sont souvent de jeunes hommes, (surnommés les "Afghanty"), partis à la guerre la tête pleine d’illusions (souvent entretenues par la propagande soviétique…) et qui sont souvent revenus estropiés, sans leurs meilleurs amis ( morts sur place devant leurs yeux), et dont le moral, les idéaux, la santé physique comme mentale vacille souvent sur une corde raide. Avec d’un côté leur envie de se réinsérer, de reprendre le cour de leur vie, de fonder une famille et de l’autre, leurs cauchemars, leur santé chancelante, l’alcool, la drogue, leur envie de tuer, de se tuer…

Un extrait :

A l’hôpital, les culs-de-jatte ont demandé qu’on les mette dans la même salle… Nous étions quatre… Près de chaque lit il y avait deux jambes de bois, ça faisait huit jambes de bois en tout… Le 23 février, pour la fête de l’Armée soviétique, une institutrice nous a amené des petites filles avec des fleurs… Pour qu’elles nous souhaitent bonne fête… Elles sont restées là à pleurer… Nous n’avons rien pu manger pendant deux jours… On se taisait…
L’un de nous a reçu la visite de quelqu’un de sa famille ; le type nous a offert du gâteau.
- Tout ça, c’était pour rien, les gars ! Pour rien ! Mais ne vous en faites pas : on vous donnera une pension, vous pourrez passer des journées entières devant la télé.
- Va te faire !...
Il a reçu quatre béquilles dans la gueule…
Il y en a un, je l’ai décroché dans les toilettes… Il s’était mis un drap autour du cou et voulait se pendre sur la poignée de fenêtre… Il venait de recevoir une lettre de sa petite amie : « Tu sais, les Afghanty ne sont plus à la mode… ». Et lui qui avait perdu ses deux jambes…

Un commandant, chef d'une compagnie de chasseurs alpins.

La dernière partie du livre est-elle un peu moins intéressante, puisque elle ne s’inscrit pas dans la continuité du livre en lui-même, mais traité des procès qui ont été intentés à Mme. ALEXIEVITCH, après la publication d’extraits de son livre dans la presse, notamment par des personnes qui avaient témoigné dans celui-ci. Inutile de dire ici la manipulation grossière des autorités Russes et Biélorusses dans la tenue de ce même procès… Je reste toutefois à dire que cela n’a pas grand-chose à faire dans ce livre et aurait mérité un livre à part, un peu comme ce qui avait été fait à l’époque avec le procès qui avait été fait au poète Joseph BRODSKY

Je tiens avant de finir ma critique à dire que, ce livre, sur un conflit finalement très peu connu en Occident, est un livre extrêmement dur et très « noir », notamment à cause des scènes de guerre qui y sont décrites, parfois de façon très détaillée. J’en déconseille donc la lecture aux âmes sensibles!