D'amour et de désolation
de Gabriela Mistral

critiqué par Septularisen, le 26 juillet 2015
(Luxembourg - 50 ans)


La note:  étoiles
Et je les ai perdus, sans un cri d'agonie...
Bien avant le grand poète Pablo NERUDA il y avait déjà au Chili… Gabriela MISTRAL (Lucila GODOY ALCAYAGA 1889-1957), aujourd’hui totalement tombée dans l’oubli, cette institutrice, puis diplomate, donna pourtant à la poésie de son pays, ses premières lettres de noblesse et son premier Prix Nobel de Littérature. M. Claude COUFFON nous offre donc ici une sélection et une traduction remarquable des poèmes de cette œuvre magistrale.

Influencée par Fréderic MISTRAL et Gabriele D’ANNUNZIO, la poésie de Mme. Gabriela MISTRAL est toute entière dominée par ses grandes passions : les enfants, pour qui elle composera d'ailleurs des berceuses des rondes et des chansons (Petits pieds d'enfant, / bijoux de souffrance, / ah! comme les gens / passent sas vous voir) ; la maternité rêvée (C'est là une maternité / qui ne lasse pas ma poitrine, / et c'est une extase que j'ai / liberée de la grande mort!) ; les mystères de la mort, (Les os des morts / ont un pouvoir plus grand que la chair des vivants) ; la foi (Arrache-le, seigneur, à ces fatales mains / ou plonge-le sinon dans ton sommeil sans fin!) ; le temps qui passe (J’ai maintenant trente ans et la cendre précoce / de la mort jaspe mes tempes) et bien sûr l’amour (…en ces jours de l’extase ardente / où mes os eux-mêmes tremblaient sous ton roucoulement), et les élans à la splendeur de la nature sud-américaine ( tu entends saillir le puma / et déferler les avalanches, et ton propre amour, tu l'écoutes / dans les bonds puissants de ta lave...)…

C’est une poésie simple, d’une grande sensibilité, d'une grande mélancolie et d'une grande tristesse, avec ses déchirements et ses drames. C'est parfois un peu hermétique, un peu obscur au premier abord, surtout du fait que c'est une poésie liée à l’histoire, la géographie, la littérature de l’Amérique du Sud en général et du Chili en particulier. Il y a aussi de nombreux éléments biographiques qui reviennent sans cesse dans cette poésie, et donc connaître un minimum la vie et l’œuvre de la poétesse chilienne avant de se lancer dans la lecture de ses vers est absolument indispensable.

Après, il n'y a plus qu'une chose à dire : Qu'est-ce que c'est beau, mais quest-ce que c'est beau! Avec des envolées lyriques, et des images comme je n'en avais pas lu depuis longtemps... Mais, assez de bavardages, jugez par vous mêmes...

ABSENCE (Auscencia), tiré recueil « Coupe d’arbres » (Tala), 1938.

Mon corps te quitte goutte à goutte
Te quitte mon visage comme une huile sourde ;
te quittent mes mains comme un mercure épandu,
te quittent mes pieds en deux temps de poussière.

Oui, tout te quitte, tout nous quitte !

Te quitte ma voix qui te muait en cloche
fermée à tout ce qui n’est pas ce que nous sommes.
Et te quittent mes gestes que je dévidais
de ma navette tisserande sous tes yeux.
Te quitte le regard qui, lorsqu’il te regarde,
au tien apporte l’orne et le genévrier.

Je te quitte et m’en vais avec ta propre haleine ;
je suis la moiteur de ton corps qui s’évapore.
Je te quitte et m’en vais avec sommeil et veille,
et dans ton souvenir le plus clair je m’efface.
Et je deviens dans ta mémoire comme ceux
qui dans les plaines et les bois ne sont pas nés.

Serais-je sang et je m’en irais dans les paumes
de tes mains au travail, dans ta bouche de moût.
Serais-je tes entrailles, je serais brûlée
dans tes pas que jamais, plus jamais, je n’entends,
et dans ta passion qui tonitrue dans la nuit
comme dans leur démence les mers esseulées.

Oui, tout nous quitte, tout nous quitte !

Écoutez le poème en version originale ici : https://www.youtube.com/watch?v=IPtSYQcfawQ
(Attention, le dernier couplet n’est pas lu !...)

Voilà, je n’ai rien à ajouter de plus, mais si vous voulez lire quelques-uns des plus beaux poèmes de toute la poésie féminine espagnole, vous savez ce qu’il vous reste à faire !...

Rappelons que l’œuvre de Gabriela MISTRAL a été récompensée par Le Prix Nobel de Littérature en 1945. Elle est le premier écrivain hispano-américain lauréat du prix.