Le germe de Tarjei Vesaas

Le germe de Tarjei Vesaas
(Kimen)

Catégorie(s) : Littérature => Européenne non-francophone

Critiqué par Eric Eliès, le 9 juin 2015 (Inscrit le 22 décembre 2011, 43 ans)
La note : 8 étoiles
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Crime et expiation sur une île de Norvège

Ce court roman de Tarjei Vesaas, qui est l’autre grand écrivain norvégien du XXème siècle (l’autre étant Knut Hamsun), se compose de deux parties d’égale longueur dont les titres pourraient être respectivement « Crime » et « Expiation ».

Dans la première partie, un jeune homme prénommé Andréas Vest, ébranlé par un drame récent (l’usine où il travaillait a explosé, provoquant plusieurs morts et blessés), se rend sur une petite île pour y trouver un peu de sérénité au milieu des campagnes. Guidé par une voix intérieure et attiré par une grange immense construite sur une colline, il parvient à la plus grande ferme de l’île où il va assister à une scène qui le fera basculer dans la folie. Le crime qu'il va commettre sera vengé par une foule de paysans devenus hystériques, qui découvrent avec horreur, une fois la fièvre retombée, la violence dont ils ont été capables. La seconde partie décrit la longue nuit d'expiation collective qui s'ensuit...

Ce livre, publié en 1940 dans la Norvège occupée par l’Allemagne, est comme une conjuration de la violence collective qui contaminait alors l’Europe. Ses pages, aux phrases courtes et percutantes, exhortent chacun à affronter la vérité (en chaque homme sommeille un monstre prêt à s’éveiller) et à trouver en lui-même, sans reporter sur autrui ses fautes et ses torts, les ressources spirituelles nécessaires pour traverser la nuit en attendant de revoir la lumière du jour et de retrouver la paix de l’âme, malgré les crimes commis… Le style de Vesaas oscille entre le naturalisme, dans sa description précise du monde paysan et l'évocation des aspirations refoulées des différents protagonistes, et l'expressionisme, avec une formulation directe très imagée, aux phrases lapidaires, qui restitue les non-dits et l'angoisse qui étreint tous les acteurs du double drame à venir.

Il sursauta. Des cris stridents lui parvenaient de la ferme. Que se passait-il ? Bien qu'atténués par les murs des bâtiments, ces éclats de voix n'en étaient pas moins perçants. Un frisson glacé le parcourut. Mais il se ressaisit : ce sont des cris de bête. Des porcs, tout simplement. Il m'est arrivé autrefois d'entendre des vociférations et des grognements dans de tels lieux. C'est sans importance.


Ca remue dans les profondeurs. Honteusement. De manière rampante.
L'immobilité oppressante après coup. Avec des voix qui s'éveillent dans la conscience.
Quelque chose dit : ressaisis-toi.
Qui es-tu ? croit-on entendre.
On est assis là les mains tremblantes, et on se ment à soi-même.
J'ignorais tout de ça. Ca n'était pas en moi auparavant.
Tu sais que ce n'est pas vrai, répond une voix. L'abîme est au fond de toi.


Qu'est-ce que c'était ! Sitôt que la voix de Kari Nes eut cessé de retentir, une sorte de grand voile sombre s'abattit du ciel. Comme une immense fleur noire, déployée et fragile. Frappa la colline et disparut. C'était un cri. Tous ceux qui étaient à proximité regardèrent bouleversés autour d'eux et prêtèrent l'oreille. Se dressèrent, aux aguets. Pétrifiés, attendant d'autres signaux. Mais il n'y eut rien d'autre que ce grand cri.


ATTENTION : NE PAS LIRE CE QUI SUIT SI VOUS AVEZ L'INTENTION DE LIRE LE ROMAN.

Dans la première partie, un jeune homme prénommé Andréas Vest, ébranlé par un drame récent (l’usine où il travaillait a explosé, provoquant plusieurs morts et blessés), se rend sur une île pour y trouver un peu de sérénité au milieu des campagnes. Il y croise quelques paysans, qui sont à la fois surpris et fascinés par sa prestance et son air taciturne. Guidé par une voix intérieure et attiré par une grange immense construite sur une colline, il parvient à la plus grande ferme de l’île, au milieu de vergers cultivés où il a la douleur de retrouver un ancien ouvrier de l’usine. Ils se reconnaissent sans échanger un mot. Le jeune homme poursuit son chemin jusqu’à la grange, où il assiste à une scène affreuse qui le fait basculer dans la folie. Une truie, qui vient de mettre bas, commence à dévorer sa progéniture en profitant de l’absence de la fille de ferme qui, avec ses parents, s’évertue à séparer deux autres truies, affolées par le bruit, qui ont brisé leur enclos et ont commencé à se battre dans la cour de ferme… Andréas repart sur les chemins de l’île et rencontre une jeune femme, qui est la fille des propriétaires de la ferme. Occupée à cueillir des herbes, elle rêve également de rencontrer quelqu’un qui la comprenne. Séduite par l’allure mystérieuse d’Andréas, elle décide de l’accompagner pour lui montrer un des plus jolis coins de l’île mais Andréas, toujours en crise, se jette sur elle et l’étrangle. Il est surpris par des paysans, dont Rolv, le frère de la jeune fille. Rolv se lance à la poursuite d’Andréas, ameutant les autres paysans de l’île qui, comme contaminés par la rage fiévreuse de Rolv, se jettent avec haine aux trousses du meurtrier. Après une course effrénée, Andréas, qui se rend compte qu’il va mourir et ne parvient pas à se cacher, est finalement acculé près de la grange puis tabassé à mort. Aussitôt que le crime a été commis, l’ivresse retombe et chacun se rend compte qu’il est devenu un criminel en participant au massacre d’un homme, qui était en fait un malade psychique. Deux paysans, qui avaient préalablement porté sur une civière le corps de la jeune fille assassinée, mettent son corps à l’écart et décident de le veiller. Karl, le père de Rolv (il est également le seul homme de l’île qui a étudié à l’université), fait comprendre à son fils, qui tente maladroitement de justifier son geste, qu’il n’approuve pas son acte de vengeance et lui demande de partir. Mari, l’épouse de Karl, l’écoute silencieusement.

La seconde partie commence par une évocation quasi expressionniste des abîmes enténébrés de l’âme humaine, que camouflent les conventions et les habitudes. Tous les habitants de l’île découvrent avec stupéfaction la violence dont ils sont capables et, comme pour se dédouaner, accablent Rolv qui erre sur les sentiers de l’île. Une femme, Kari Nes, parcourt également inlassablement les chemins. Cette femme, à moitié folle depuis qu'elle a perdu en mer son mari et ses fils, dont la présence dans la première partie était une source de gêne pour ceux qui la croisaient, semble acquérir une dimension spirituelle supérieure : telle une pythie aux paroles mystérieuses, elle ordonne à chacun de se rendre, à la nuit, à la grange où le meurtre fut commis. Finalement, quand la nuit tombe, toute la population de l’île se retrouve, gênée, ne sachant que dire et ressassant des pensées coupables dans la cour de ferme où Karl Li ne sait que leur dire, sinon qu’il ne peut rien pour eux et qu’il cherche son fils. Pendant ce temps, son épouse a rassemblé et allumé toutes les bougies de la maison dans la chambre où repose le corps de la jeune fille décédée… Finalement, Rolv, comme attiré par les lumières, retourne, après avoir pensé à se suicider, vers la maison familiale. Des heures alors passent lentement, à marcher dans la cour de ferme et dans la grange, dans un silence lourd seulement troublé par les animaux dérangés dans leur sommeil (notamment le verrat qui attaque les plus malheureux qui ont senti le besoin de se blottir dans la fange). Au petit matin, la lumière du jour est comme une renaissance pour les hommes et les femmes, qui se sentent allégés du fardeau de leur crime par cette nuit d’expiation collective. Rolv, qui sait néanmoins qu’il ne pourra plus demeurer sur l’île, se réconcilie avec son père et sa mère.

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