L'Art des Beatles : Abbey Road
de Mark Hertsgaard

critiqué par Heyrike, le 19 avril 2015
(Eure - 50 ans)


La note:  étoiles
"Ils ne savaient pas que c'était impossible, alors ils l'ont fait" Mark Twain
Cet ouvrage n'est pas une énième biographie des Beatles, mais plutôt, comme son titre l'indique, une étude approfondie sur l’extraordinaire talent artistique de quatre garçons qui surent capter l'air musical de leur époque et de leurs aînés. Entrés joyeusement dans cette nouvelle ère musicale des années 1960, les Beatles vont très vite revisiter les sillons creusés par les musiciens des années 1950 (Elvis, Chuck, Bill, Buddy, Eddie et biens d'autres encore) durant plusieurs mois à Hambourg dans des salles exiguës à un rythme d'enfer. C'est là qu'ils vont s'épuiser à aiguiser les cordes de leurs guitares et consolider la structure du groupe (Ringo Starr intégrant le groupe un peu plus tard).

De retour à Liverpool, les Beatles secouent les voûtes du désormais célèbre "Cavern Club". La notoriété locale de ces quatre jeunes troubadours des temps modernes intrigue Brian Epstein, un disquaire à l'affût de tout ce qui peut satisfaire la jeunesse en pleine ébullition. Il se rend au Cavern Club écouter les Beatles, perdu parmi une cohorte de jeunes en transe, il se retrouve plongé dans une ambiance électrique qui emporte son adhésion. C'est le départ d'une immense vague qui va submerger le monde entier.

Comment ces quatre gars de Liverpool ont-ils réussi à bouleversé la planète musicale, renversant les codes et les notes de l'époque pour produire une musique qui perdure encore aujourd’hui sans qu'elle n'ait pris une seule ride 50 ans après? En huit années d'existence les Beatles ont enregistré dix heures et demi de musique en tout et pour tout, mais dans les archives des studios d'Abbey road ont été conservés précieusement quatre cents heures, pour la plus part des brouillons des œuvres connues, auxquels l'auteur a eu le privilège d'accéder.

John et Paul ont été très tôt initiés à la musique au sein de leur famille, George à 17 ans avait une maîtrise de la guitare supérieure à celle de ses deux compères, Ringo avait rodé ses baguettes dans d'autres groupes auparavant. Après leur initiation à Hambourg et la curiosité de Brian Epstein, la rencontre avec George Martin sera déterminante. Martin est un producteur qui travail chez EMI, il a une longue expérience de la musique … classique, un paradoxe qui deviendra un atout essentiel dans la production des albums des Beatles. Dès la première rencontre, il est impressionné par leur énergie et leur humour décalé. Il décide de les auditionner. Love Me Do sort en 45 tours en 1962 sans écho dans le brouhaha radiophonique de l'époque. Puis sort le premier album "Please Please Me" en 1963, qui commence par le titre survolté "I saw her standing there". Une nouvelle voie musicale venait d'être ouverte.

Comment ce "monstre à quatre têtes" a bien pu se hisser en haut du mât de cocagne de la pop et y demeurer même après sa séparation ? Même s'il restera toujours une part de mystère (et c'est tant mieux), il convient de dire avant tout qu'une amitié sincère, profonde et indéfectible unissait John, Paul, George et Ringo. Cette amitié leur permettra de traverser maintes épreuves, notamment lors de leur tournées à travers du monde où ils alternent les concerts déments et les interviews à bâton rompu, ajouté à cela les fans déchaînés qui les poursuivent sans relâche à chacun de leur déplacement (le film "A hard day's night" - une fiction aux allures de documentaire - reflète cette ambiance frénétique). Ce n'est que dans leurs chambres d'hôtel qu'ils peuvent se mettre à l'écart de toute cette agitation et se ressourcer. Probablement heureux de ce qui leur arrivait et en même temps dépassés voire effrayés par ce succès pour lequel ils avaient travaillé durant tant d'années afin d'y parvenir. En plus de leur amitié, l'alcool, la drogue et le sexe à gogo leur permettait de tenir le coup durant cette folie incandescente.

John et Paul, les principaux compositeurs du groupe, avaient des caractères différents et en même temps très complémentaires. John était un jeune homme meurtri, rebelle et souvent provocateur, tandis que Paul était plus posé, perfectionniste et fédérateur. Les chansons signées Lennon/McCartney, sont en fait le fruit d'un travail personnel, c'est ensuite que se met en place une alchimie créatrice basée sur la rivalité positive et féconde entre les deux compères, chacun intervenant régulièrement dans l'écriture de l'autre, modifiant une phrase, ajoutant une ligne mélodique ou comblant un vide dans la structure d'un texte. C'est cette émulation réciproque qui va leur permettre de s’élever de plus en plus haut dans la composition de chefs d’œuvres intemporels. "McCartney parlait des gens en général et Lennon préférait se pencher sur lui-même". "La présence de Paul empêchait John de s'enfoncer trop loin dans des pensées sombres et dans l’auto-complaisance, de même que l'influence de John limitait les aspects sentimentaux et mêmes faciles que Paul aurait pu apporter à ses compositions".

George, en plus d'être un très bon guitariste, était un compositeur talentueux également, mais, probablement à cause de sa nature très réservée, il eu du mal à s'imposer complètement face à l'imposant duo Lennon/McCartney. Il parvenait, tant bien que mal, à graver une ou deux chansons sur les albums des Beatles. Ringo était le gars sympa, toujours conciliant, un joyeux drille à l'humour abscons, auquel Lennon et McCartney offrait régulièrement une chanson qui correspondait parfaitement à son tempérament et à son timbre de voix grave et chaleureux.

Une partie de leur talent reposait sur leur ignorance technique, faisant fi de l’infaisable pour les techniciens aux commandes des consoles, les Beatles, toujours à la recherche d'innovations sonores, repoussaient toujours les limites (les leurs comme celles des techniciens) pour obtenir exactement le son qu'ils recherchaient et ils l'obtenaient.

Les Beatles n'étaient pas simplement un groupe de musicien talentueux, mais quatre musiciens devenus des frères prêts à défendre leur fratrie contre toute agression faite à l'un d'entre-eux. Si la musique les portait au quotidien, c'est l'amour des uns pour les autres qui les transcendait véritablement. Ils se motivaient les uns les autres pour que chacun donne le meilleur de lui-même, quitte à se houspiller parfois quand le résultat semblait mauvais, et l'accord parfait enfin trouvé, la camaraderie reprenait son cours comme si de rien n'était. Un autre aspect de leur talent, et pas des moindres, c'est leur capacité à faire évoluer leur musique, à se renouveler sans cesse, il suffit pour cela d'écouter leurs albums dans l'ordre chronologique pour le constater. Ajouter à cela que les Beatles est le seul groupe pop-rock (à ma connaissance) à avoir en son sein trois compositeurs et quatre chanteurs, ce qui leur conféraient une capacité créative hors norme (ce n'est pas pour rien qu'ils étaient surnommés à l'époque les "Fab Four" ou "Le monstre à quatre têtes").

Durant leur tournée mondial de 1966, ils font escale aux Philippines où, refusant l'invitation de la femme du dictateur Marcos, ils faillirent être lynchés par la foule lâchée sur eux à l'aéroport. La frayeur fut terrible et l'accueil hostile qui leur est réservé aux États-Unis (où ils doivent achever leur tournée) suite aux propos de John sur le Christ les poussent a arrêter définitivement de se produire en concert (jamais aucun groupe au sommet de la gloire n'avait pris une telle décision). Un premier coup de semonce qui ébranle l'édifice Beatles.

En 1967, Brian Epstein meurt d'une overdose. La disparition de leur manager et mentor est une épreuve douloureuse pour les Beatles. Ils décident de reprendre en mains les affaires, constatant que Brian avait quelque peu truqué les cartes et négligé sérieusement la gestion des contrats. Non seulement Brian s'était réservé des parts de bénéfices importantes sans qu'ils en soient informés, mais en plus il avait signé des accords avec des firmes qui dépossédaient les Beatles de leur droit d'auteur. Ce deuxième coup de semonce fissure l'édifice Beatles.

Paul tente de renverser la vapeur, mais il est trop tard. Les tensions se font de plus en plus fortes au sein du groupe, cependant ils continuent d'enregistrer mais l'énergie du début s'est effritée. Les Beatles sont devenus trop grands pour John, Paul, George et Ringo, ils se sentent étouffés par cette célébrité, ils craignent plus que tout d'être annihilés par le phénomène qu'ils ont créé.

Après maints soubresauts difficiles et tragiques, la rupture devient dès lors inévitable.

Un ouvrage sérieux et solide qui retrace avec maints détails l’œuvre musicale des Beatles. L'admiration de l'auteur pour les Beatles est flagrante, mais pour autant il ne cède pas à la tentation de l'hagiographie béate en prenant bien soin de pas éluder les sujets aussi délicats et pénibles soient-ils pour l'image d'un groupe adulé et mythifié depuis 50 ans. Le travail de l'auteur est basé sur les enregistrements archivés aux studios d'Abbey Road, les interviews des Beatles, les témoignages des proches (comme par exemple l'ami d'enfance de John, Pete Shotton) et de ceux qui ont travaillé avec eux, les nombreux livres écrits à leur sujet (qu'il considère pour certains comme étant peu crédibles voire affabulateurs). Le reste, comme il le précise, est le fruit de ses propres interprétations basées sur l'étude sérieuse des documents qu'il a pu consulter. A la fin de l'ouvrage, l'auteur fournit toutes les sources qui lui on permis de rédiger celui-ci. C'est un des meilleurs livres que j'ai pu lire sur les Beatles.