Iguana, iguana
de Arnaldo Calveyra

critiqué par Pucksimberg, le 4 avril 2015
(Toulon - 37 ans)


La note:  étoiles
Le regard d'un poète sur la fugacité du temps
Ce court livre a tout pour décontenancer son lecteur. Des nouvelles ? Des chroniques ? Des poèmes en prose ? A mon sens, on penche davantage pour la dernière possibilité. Arnaldo Calveyra possède une langue poétique, merveilleuse et mystérieuse. Le lecteur doit entrer dans le langage de cet homme talentueux qui raconte le monde qui l'entoure à sa manière, en faisant quelques efforts. Le long texte dans lequel il raconte sa visite au Jardin des Plantes de Paris est magnifique. Il se constitue lui-même de courtes strophes, des photographies du monde qui l'environne, d'attitudes d'hommes et de femmes, d'animaux délaissés. Certaines figures sont récurrentes comme ce spectre ou l'iguane. Ce dernier, lent, efface les traces de ses pas lui-même, comme s'il n'était que de passage sur terre et vivait dans l'instant présent, un peu comme ce fantôme qui incarne en réalité le poète ne fait que passer et disparaît rapidement. On a le sentiment que le poète n'immortalise que des instants fugaces qui déjà n'existent plus lorsqu'il les couche sur papier.

En même temps qu'il décrit ces scènes, le poète parle du langage, des mots, des lettres. Le Jardin des Plantes devient presque une grande page blanche sur laquelle il saisit en quelques mots l'humanité.

Lorsque le lecteur ne sait pas ce à quoi s'attendre quand il va lire un texte, il peut être grandement décontenancé. Lors des premières pages, je pensais même que j'allais profondément m'ennuyer. De plus le langage demande de la concentration, du silence et de la lenteur pour entrer dans cet univers. Une fois le genre poétique identifié, tout est devenu bien plus simple, en acceptant de ne pas tout décrypter. "Guide pour un Jardin des plantes" possède une force rare et souligne le rapport que le poète a avec le monde et les hommes, et surtout sa relation avec le verbe.

Ce livre plaira aux amoureux de la poésie, certainement pas à ceux qui s'attendraient à lire des nouvelles.
Quelques extraits pour imaginer l'univers de ce poète argentin installé depuis des décennies en France et qui s'est éteint récemment :
"Jardin verbal, adjectifs et substantifs résonnent sous les peupliers déjà saisis par les feux de l'automne, je marche là comme s'il n'y avait au monde que des verbes à l'état de jardins, un enterrement de mots dans les premières plates-bandes préparées par la pluie."

"Je me promène, un poème se déclare ( enfant déjà, des mots me balançaient dans leur hamac ) ; un j fait irruption et tout le reste suit, l'amour, la fièvre, le plumage, le pied qui marche sur des feuilles mortes à demi. Chaque pas que tu fais en ce moment est un mot dans le poème."

"Recette pour se fabriquer du poème : Prendre la plus grande quantité possible de mots et rester avec eux le plus longtemps possible : en ville, à la campagne, dans son bain, à son travail ; jouer avec eux un bon moment tous les soirs, tous les matins, tous les jours, en somme les amuser jusqu'à ce que, par pure distraction, certains d'entre eux virent au poème."