Warda de Sonallah Ibrahim

Warda de Sonallah Ibrahim
(Warda)

Catégorie(s) : Littérature => Arabe

Critiqué par Gregory mion, le 14 mars 2015 (Inscrit le 15 janvier 2011, 36 ans)
La note : 10 étoiles
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Matière à révolution, règles pour l'affranchissement de l'esprit.

Les récentes années du Printemps Arabe ont servi de leçon pour le monde occidental toujours aussi soporifique dans son système. Pourquoi eux et pas nous ? On ne l’a que trop entendu. Ce roman de Sonallah Ibrahim, écrivain égyptien certes moins connu que le nobélisé Naguib Mahfouz mais pas moins intéressant, nous apporte peut-être le plus simple des éléments de réponse : l’Occident a créé des références contestataires mais il n’a pas su engendrer les hommes capables de se les approprier et de les réaliser. On ne sait plus interroger la légitimité d’une politique ou le bien-fondé d’une valeur. Par conséquent ce n’est plus tant le renversement d’un pouvoir que l’on souhaite que son obtention, ce qui tend à reproduire les erreurs plutôt qu’à instituer une réelle dynamique de changement. Aucune révolution n’est possible dans un pays où la norme consiste à parvenir par le réseau et par la sournoiserie (le plus haut niveau de l’État montre la voie). Pour le dire un peu caricaturalement, la philosophie de l’engagement de Sartre n’a produit que de l’explication de texte quand elle aurait pu contribuer au soulèvement d’une génération. Certaines lectures ne sont que des passions estudiantines, des amours livresques acnéiques, puis elles finissent par s’estomper, jusqu’au flétrissement et à la quête d’une forme d’embourgeoisement. Le confort intellectuel est plus pratique que l’exigence d’une révolte – combien d’étudiants ont fait le piquet de grève à l’Université pour ensuite retourner à la villa de leurs parents ? Le fameux « siècle des révolutions » du XIXème a bel et bien été emporté par la double logique du Droit et du Marché. Et d’ailleurs, pourquoi résisterait-on à ce qui nous semble le plus préférable ? Ce qui justifie la réussite sociale, parfois jusqu’à l’indécence, est difficilement critiquable. L’époque de la civilisation libérale induit en ce sens l’impossibilité d’une prise de conscience. Il apparaît de temps à autre une secousse, un frémissement, toutefois ces agitations ne sont que de partielles tentatives. Elles manquent de cohésion et de durée. Marx dirait sans doute qu’elles n’ont pas l’étoffe pour produire un réel anéantissement des classes et des ordres sociaux injustes. L’Occident manifeste pour des intérêts particuliers et non pour l’intérêt général qui sous-tend la fabrication d’un authentique espace d’émancipation. Notre propos est partisan et assumé – il est fondamentalement communiste dans la mesure où il se fonde sur l’espérance qu’il demeure dans les cervelles actuelles de quoi se rendre compte de la désolation.

Warda est le nom de l’héroïne de ce roman – ç’en est aussi le titre. Warda est une figure révolutionnaire et intellectuelle, qualités rarement concordantes dans les faits. Elle a lu Sartre et Marx, entre autres auteurs canoniques pour penser la désobéissance et la construction d’un soi-même engagé dans le collectif. Elle est allée plus loin que les occidentaux puisqu’elle a fait correspondre la parole et le geste. Les uns se paient de mots, les autres disent et font, c’est un schéma ordinaire. En forçant le trait, on pourrait avancer qu’elle a fait de la théorie des actes de langage. Warda a su apprendre des idées lorsqu’elle était étudiante au Caire et à Beyrouth, à la suite de quoi elle est retournée dans son pays, à Oman, pour participer activement à la rébellion du Dhofar. Toutes ces années de mûrissement sont passionnantes à suivre et S. Ibrahim en restitue le cadre intellectuel avec une érudition remarquable. On prend par exemple plaisir à croiser des noms comme celui de Georges Habache, lequel fut un modèle d’affranchissement politique et spirituel. L’éducation révolutionnaire constitue probablement l’une des meilleures façons de se sortir de la « minorité ». Quand elle se réalise sur le long terme, cette éducation implique une autodétermination de bon aloi.
Le livre nous offre deux aspects de Warda : d’une part un aspect mémoriel puisqu’elle reprend vie dans l’esprit du narrateur, un Égyptien prénommé Rochdi, qui effectue un voyage à Mascate en 1992 pour essayer de retrouver la trace de celle que naguère il aima et avec laquelle il participa à de nombreuses actions militantes. Après trente ans de silence et de circonstances qui expliquent une telle séparation, il est temps de combler le vide et si possible d’obtenir quelques réponses à quelques brûlantes questions. Ce déplacement au Sultanat d’Oman, du reste, est également motivé par la recherche de Yaarob, qui fut le frère de Warda. On notera en outre que les pages qui sont consacrées à l’arrivée du narrateur à Mascate sont formidablement documentées, comme d’ailleurs l’ensemble du roman, qui profite d’une culture maîtrisée et parfaitement exploitée par la littérature. Le second aspect de Warda, d’autre part, est matériel. En effet, lors de son voyage à Oman, Rochdi découvre peu à peu les pages positivement convulsives de ce qui fut le journal de combat de Warda, depuis ses années universitaires jusqu’à ses plus dangereuses opérations dans les montagnes, entre les ennemis humains et les animaux venimeux. On assiste alors à l’édification morale et physique d’une femme incroyable, persuadée de pouvoir changer le cours du monde, et qui de ce point de vue ne cesse de changer elle-même, n’ayant pas peur d’être réfutée par les événements ou des idées qu’elle n’aurait pas encore eues. On pourra donc lire ce roman comme le suivi d’un esprit révolutionnaire en formation et en situation, lecture autrement plus utile que toutes les frêles et anecdotiques entreprises romanesques de France qui ont récemment tenté de saisir la matière d’une révolution, tel que le très pathétique Les Renards Pâles de Yannick Haenel, monstre de supercherie et d’imposture, et bien évidemment symbole de l’impuissance française à renouveler ses institutions et sa littérature. Ne soyons pas trop sévère cependant parce que l’exception confirme la règle : Marc Villemain, dans Ils Marchent le Regard Fier, a proposé une image à la fois originale et intelligente de la révolution, mais peu ont salué l’œuvre, tout comme peu, hélas, ont vu passer ce titre de Sonallah Ibrahim.

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