Et si je suis désespéré, que voulez-vous que j'y fasse ? de Günther Anders

Et si je suis désespéré, que voulez-vous que j'y fasse ? de Günther Anders

Catégorie(s) : Littérature => Européenne non-francophone , Sciences humaines et exactes => Philosophie , Sciences humaines et exactes => Histoire

Critiqué par Radetsky, le 26 février 2015 (Massieu, Inscrit le 13 août 2009, 76 ans)
La note : 10 étoiles
Moyenne des notes : 10 étoiles (basée sur 2 avis)
Cote pondérée : 6 étoiles (3 380ème position).
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Morale et philosophie : profession de foi d'un homme libre

Ce court ouvrage (un peu moins de cent pages) est le fruit d’un entretien de 1977 entre Matthias Greffrath et Günther Anders, et constitue une biographie intellectuelle plutôt dense pour un livre de cette taille. Il examine de manière exhaustive la naissance et le développement de la carrière philosophique d’Anders.
Au fil des pages mainte anecdote vient illustrer mieux qu'un discours le parcours politique, philosophique et humain d'un penseur auquel on n'a, jusqu'à aujourd'hui, donné qu"une audience limitée, bien à tort.

Günther Anders (né Günther Stern) aura subi au cours de sa vie quatre grands chocs, des « césures » ainsi qu’il les nomme, puisqu’il aura été confronté à la Grande Guerre (à 15 ans dans une unité auxiliaire sur les arrières du front), à la venue d’Hitler au pouvoir (d’où son exil à Paris puis aux Etats-Unis), à la découverte des camps d’extermination, enfin à l’explosion de la bombe d’Hiroshima en 1945.

Pour un jeune juif allemand assimilé et agnostique né en 1902, qui eût imaginé une telle odyssée ? Après le parcours qu’il effectua depuis l’Université de Marburg (c’est Husserl qui dirigea sa thèse de doctorat en philosophie) – avec un passage par Fribourg où sa confrontation houleuse avec Heidegger lui permit de découvrir l’essence fumeuse et profondément réactionnaire et antisémite du philosophe du « Dasein » - jusqu’aux écrits parisiens et la rencontre en Amérique avec les autres exilés de l’ « Ecole de Francfort » (Marcuse, Horkheimer, Adorno, etc.), en passant par une foule de « petits boulots » alimentaires (y compris en usine), et la maturité occupée à dénoncer depuis Vienne après 1945 le péril nucléaire, on peut avouer qu’il y a peu de philosophes actifs qui aient eu comme lui autant d’occasions de se frotter à la vérité concrète du monde.

« …la question n’est pas : comment devient-on un moraliste ? La question est plutôt : comment peut-il se faire qu’on ne le devienne pas ? Quand on voit ce que signifie la guerre… » (p.29) Au vu de ses expériences pratiques, Anders s’est éloigné vite des spéculations abstraites de la « haute » philosophie universitaire pour se donner à fond dans l’exposé d’une philosophie de la praxis, d’une philosophie de l’action, en un mot d’une morale devant servir de boussole à l’existence pour tout un chacun, universitaire ou non.

Et il n’a jamais transigé dans les choix concrets qu’il a effectué (ne serait-ce que pour gagner son pain, en exil ou non) ; ainsi alors qu’il devait collaborer à une maison d’édition marxiste de langue allemande à Paris dans les années trente, il se vit refuser un travail d’analyse (« Die Molussische Katakombe », sorte de fable philosophique antifasciste exposant ce que pouvait être une « pédagogie du mensonge ») avec cette remarque de son interlocuteur : « Vous trouvez que c’est dans la ligne du Parti ? », à quoi Anders répondit : « Vous croyez qu’être dans la ligne du Parti est digne d’un philosophe ? » (p.40)
Dans le travail dont il vient d’être question, Anders analyse l’habileté diabolique des nazis ayant réussi à transformer une conscience de classe en conscience pervertie de race. « Le principe de la dictature s’énonce ainsi : « si tu veux un esclave fidèle, offre-lui un sous-esclave »…le sous-esclave étant bien sûr le juif. On peut avec profit discerner pour notre temps l’application d’un pareil procédé de domination avec ses variantes.
Dans la même optique, il pose ce principe : « …s’exprimer au nom d’un groupe (parti) luttant pour le pouvoir [était] diamétralement opposé au fait d’être philosophe… » quels qu’en soient le bord, le but et la tendance (p.44).

On se pose toujours la question (voir les groupes terroristes), de savoir comment à la raison critique on substitue une « raison d’appartenance » mal comprise, « qui se traduit par le fait que les individus réifient (constituent en objets) leur sentiments intimes, leur amour, leur haine, avant même de pouvoir les éprouver, en les inscrivant dans des catégories. Ils les canalisent et de ce fait les rendent anodins » (p.59) ; ces développements apparaissent alors qu’Anders « lecteur » à l’université de New-York était confronté à des étudiants formatés par la vulgate psychanalytique et obsédés par le sexe, alors en plein « boum » et qui étaient incapables d’analyser une œuvre d’art (peinte) sans la faire rentrer de force dans le moule du complexe d’Oedipe . Le cerveau devenu prisonnier d’une abstraction constituant un « courant » dominant, s’en empare et la transforme en justification à tout faire…On peut remplacer le sexe par la religion, l’économie ou ce qu’on voudra.

Après avoir subi la suspicion, l’incompréhension et la stupidité administrative des autorités d’outre-Atlantique, Günther Anders rentra en Europe après la guerre afin de se livrer à sa dernière tâche : faire évoluer la capacité morale de l’être humain, lequel malgré les horreurs précédentes, n’avait pas échappé au danger de se retrouver prisonnier des moyens techniques et scientifiques qu’il avait créés, devenant à son tour une machine au service d’autres machines. L’ouvrier, le technicien, l’ingénieur, le politicien, responsables de la mise en œuvre puis de l’utilisation des armes de destruction massive ne sont guère plus conscients de leurs responsabilités et du degré de renoncement auquel ils sont rendus, avec les bénédiction des entreprises productrices de mort.

Il faudrait tout citer afin de rendre la richesse de cet ouvrage qui mérite de devenir un livre de chevet, à mettre entre toutes les mains, écrit par un homme trop méconnu.


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L’Espoir ? Par principe, connais pas.

9 étoiles

Critique de Saule (Bruxelles, Inscrit le 13 avril 2001, 53 ans) - 9 mars 2015

Ne fusse que pour les premières pages, où Anders explique pourquoi Hitler aurait inventé les juifs si ils n’avaient pas existé, ce petit livre vaut vraiment la peine d’être lu. Comme l’explique Radestky, les nazis sont parvenus diaboliquement à abolir tout sentiment d'appartenance de classes en offrant aux ouvriers et petit bourgeois prolétarisés une sous-classe à haïr : les juifs. Et en même temps les prolétaires se voyaient “ennoblis” en recevant le titre d’Aryen au sang pur.

Ce livre est court mais dense. Cependant il reste facile à lire car la pensée est d’une grande clarté et à part quelques passages (la discorde avec Heidegger par exemple) il n’est pas jargonnant. Il est même souvent amusant car il y a beaucoup d’anecdotes et d’illustres auteurs allemands mentionnés : Hanna Arrendt (sa première épouse), Schönberg (je le cite pour Dirlandaise !), les frères Mann, Husserl (qui fût son directeur de thèse : sa présentation de thèse fut d’ailleurs… surprenante !), Brecht, etc.

Le livre est court et on ne peut pas tout citer, comme le dit Radetsky. Ce qui m’a frappé personnellement c’est quand Anders explique la coupure qu’a représentée l’horreur nazie : à partir de ce moment il n’était plus possible de philosopher sur base d’un corpus théorique remontant à l’antiquité ni d’écrire sur autre chose. C’était même humiliant pour eux d’avoir sous-estimé Hitler et a posteriori il est absurde de penser à ce cercle d’illustres émigrés allemands en train de philosopher en Floride pendant que le national socialisme s’instaurait en Allemagne ! Même chose après la bombe atomique et la prise de conscience que les capacités de destruction de l’homme dépassaient ses capacités d’imagination : il était devenu indécent d’écrire sur autre chose et impossible de ne pas être un philosophe "moraliste" (il aurait bien aimé continuer à théoriser et écrire sur l’interprétation de l’art pourtant).

Je ne connaissais pas Gunther Anders et cet aperçu donne vraiment envie d’en lire plus sur lui. On discutait autre part sur ce site de l’optimisme un peu béat d’un autre "philosophe", Guillebaud, mais ici quelle différence de sensibilité et d'engagement ! En quatrième de couverture une simple citation Inquiète ton voisin comme toi-même. Et dans les dernières lignes, cette phrase qui montre que celui qui est désespéré est aussi le plus engagé (un engagement qui suinte partout dans ce court livre) : L’Espoir ? Je ne peux vous répondre qu’une chose : par principe, connais pas. Mon principe est : s’il existe la moindre chance, aussi infime soit-elle, de pouvoir contribuer à quelque chose dans cette situation épouvantable , dans laquelle nous nous sommes mis, alors il faut le faire.

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