Hippocrate aux enfers
de Michel Cymes

critiqué par Veneziano, le 13 février 2015
(Paris - 39 ans)


La note:  étoiles
De la médecine au génocide
Ce livre retrace les activités des médecins des camps de concentration, pendant la Seconde guerre mondiale. L'objectif en est de s'interroger sur la possibilité de passer de la volonté de soigner à celle de donner la mort. La méthode choisie s'avère de nature empirique : il y est décrit les types d'expériences et les tortures mortelles pratiquées, afin de saisir le cheminement de ces médecins devenant consciemment criminels.
Sans grande surprise, la réponse est d'ordre idéologique. La fascination pour la supériorité du peuple aryen et l'envie d'aider à l'instauration de sa suprématie sur le plan scientifique l'emporte sur l'engagement pris, lors de la prestation sous le serment d'Hippocrate.
La résistance aux virus, les mutilations, les bains forcés dans l'eau glacée, les tests de résistance les plus sordides sont pratiqués, sans vergogne.
Une série de portraits de ces médecins de la mort est pratiquée. Une attention particulière est portée Mingele, féru de gémellité, afin de permettre à la race aryenne de croître deux fois plus vite. Il s'enfuit en Argentine après la guerre.

Se souvenir est un devoir. Pour cela, savoir est nécessaire. Cet ouvrage permet donc de découvrir un pan de cette horrible période, peu connu. Il est donc fort utile.
Michel Cymès, médecin médiatique, quitte son habituel humour carabin et ses blagues olé olé, pour rédiger un livre utile pour la mémoire populaire.
Rien d'autre que la souffrance et la mort 7 étoiles

C'est un sujet difficile qu'aborde Michel Cymes dans Hippocrate aux enfers : celui de l'expérimentation humaine effectuée par des médecins allemands dans les camps de concentration, durant la seconde guerre mondiale. On aimerait croire que tous ces actes de barbarie furent exécutés par des brutes perverses au QI d'imbéciles violents et sadiques qui se seraient auto-proclamés médecins ou scientifiques ; mais malheureusement, la réalité que nous présente Michel Cymes est bien différente. Il y a très peu de médecins ratés ou d'étudiants recalés dans les rangs de ces bourreaux. Beaucoup sont de brillants scientifiques promus à un bel avenir. Et un avenir, ils en ont eu un pour la plupart. Leurs victimes n'ont pas eu cette chance.

Nous pourrions penser que les libérateurs ont fait preuve d'une justice exemplaire. Naïve humanité ordinaire que nous sommes croyant encore à ce sacro-saint idéal… Non. Les alliés ont exfiltré ces scientifiques et profité de leurs savoirs et de leur intelligence pour mener à bien la conquête spatiale, pour ne donner qu'un exemple…

"Si l'homme a marché sur la Lune, c'est en prenant son élan depuis le charnier criminel des esclaves de Dora, le camp où est née l'aérospatiale et où sont morts des milliers d'hommes."

Beaucoup d'horreurs dans ce livre. Je ne veux pas m'appesantir, mais vous laisser les lire. Juste un mot : Michel Cymes les aborde avec beaucoup de pudeur et d'humanité. Il dit, sans atténuer ni masquer, mais sans cette insistance qui peut parfois donner cet effet de voyeurisme ; la réalité des faits est assez dérangeante pour le lecteur, sans qu'il soit nécessaire d'en rajouter.

La question qui sous-tend son propos est simple : Comment en sont-ils arrivés là ? Comment ont-ils pu à ce point violer ce serment ultime et fondateur ? Qui, mieux qu'eux, pouvait ne pas ignorer la valeur d'une vie humaine ? Certes, nous savons tous que l'on peut être le plus intelligent des hommes et le plus fieffé des salauds. Cela n'a rien d'incompatible… mais ce qui est en jeu, surtout ici, c'est la manière de considérer l'autre. Si vous retirez à certains hommes (ou femmes) la qualité d'être humains, peu importe pour quelles raisons, qu'est-ce qui vous empêchera d'en arriver là ? En quoi cet individu que vous aurez soustrait de l'humanité vous semblera-t-il différent d'un animal de laboratoire voué à l'expérimentation ? d'un objet dont vous pourrez disposer à votre guise ?

A l'heure où les droits de l'homme et de la femme stagnent ou reculent dans bon nombre de pays, c'est une question qui fait sens.

Une autre, tout aussi essentielle, est au coeur du débat : beaucoup réprouvent ces expérimentations humaines, mais vous brandissent avec force l'avancée considérable qu'elles auraient permise à la science. Les bras m'en sont souvent tombés. Comme si de cet enfer, pouvait ressortir quelque chose de positif, d'utile pour l'humanité. Je ne savais quoi argumenter en retour. Tant cela me semblait abject. Merci Monsieur Cymes de pouvoir me donner de quoi affirmer que non ! Toutes ces horreurs n'ont pas eu les résultats escomptées et que le peu de résultats probants auraient pu être obtenus sans toute cette barbarie…

"Quoi qu'il en soit, de l'immense majorité de ces expériences, rien n'est sorti.
Rien d'autre que la souffrance et la mort.
Rien d'autre que des cris, des hurlements, des suppliques.
Ces cris, je les ai imaginés, je les ai presque entendus.
Ils me hantent encore aujourd'hui.
Qui peut dire qu'on ne les entendra plus ?"

Dixie39 - - 47 ans - 25 mai 2017


Un réquisitoire implacable. 10 étoiles

De temps en temps sortent en librairie des œuvres dont la lecture devrait être imposée dans les écoles, et c'est sans aucun doute le cas ici. Beaucoup de choses ont été dites et écrites sur les médecins maudits des camps de la mort nazis, et en général tous les bouquins qui abordent ce sujet nous donnent une image bien lisse et rassurante: ces médecins étaient des tarés, des monstres mais aussi pas vraiment de vrais médecins, leurs connaissances scientifiques étaient nulles, ils agissaient sous l'emprise du sadisme... Des choses pareilles sont impensables de nos jours.

Eh bien, non, pas du tout, et c'est là que cet excellent livre sort du lot, les médecins nazis n'étaient pas des abrutis, ils étaient parfaitement au courant des derniers développements de la science médicale de leur temps, mais ils avaient abdiqué de toute notion morale au profit de l'idéologie nazie. Les cobayes humains étaient pour eux des sous-hommes dont ils pouvaient faire ce qu'ils voulaient afin, pensaient-ils, de faire progresser la médecins nazie et surtout de sauver les vies des pilotes perdus en mer.

Du coup, au-delà des atrocités sans nom commises par Mengele et ses émules, on perçoit que tout le monde, et pas seulement les médecins, peut basculer un jour dans l'abjection la plus totale. Notre société n'est pas du tout à l'abri de futurs médecins soumis à une idéologie qui leur ferait négliger leurs devoirs les plus élémentaires.

Le rat des champs - - 67 ans - 24 avril 2015