Roman de Vladimir Sorokine
(Роман)

Catégorie(s) : Littérature => Russe

Critiqué par Myrco, le 28 avril 2019 (village de l'Orne, Inscrite le 11 juin 2011, 69 ans)
La note : 8 étoiles
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Un roman allégorique, contrasté, et stupéfiant.

Dans un entretien avec sa traductrice, qui date de 2014, Sorokine disait: " Roman, qui m'a demandé quatre ans de travail (bien que paru en Russie dans sa première version en 1994, il a été écrit entre 1985 et 1989) est actuellement encore le livre qui m'étonne le plus (...). Je l'ai construit avec beaucoup d'amour. Et détruit avec plus d'amour encore."
Si l'auteur s'étonnait lui-même, que dire de son lecteur ? Sur près de 500 pages, Sorokine déploie en effet une brillante construction, pastiche admirable de la grande littérature russe du XIXème siècle, qui, s'il m'a ravie ( j'ai lu puis relu cette partie avec autant de plaisir à deux ans d'intervalle), pose d'emblée la question de son intérêt à notre époque, même si des indices semés çà et là laissent présager une autre finalité. De fait, les 100 dernières pages, mise à mal sauvage et osée de ce qui précède vont faire totalement basculer l'œuvre dans la contemporanéité.

Le roman s'ouvre sur une scène de contemplation dans un cimetière, mystérieux prologue qui instille déjà en nous l'amorce d'une interrogation. Sur l'une des croix: l'inscription "Roman", prénom du "héros", dont on se dit qu'il n'est peut-être pas que cela (mais je n'ai aucune notion de russe).
Puis, nous revenons dans une temporalité antérieure non précisée (fin du XIXème) que l'on peut toutefois cadrer entre l'abolition du servage (1861) et la révolution de 1917. Le retour de Roman Alexeïevitch à la campagne chez ses oncle et tante qui l'ont élevé, après trois années passées dans la capitale, suite à sa décision d'abandonner le barreau pour se consacrer à la peinture: tel est l'argument du livre. Dès lors, Sorokine va nous immerger dans la Grande Russie, revisitant avec un talent magistral les grands classiques, Pouchkine, Tourgueniev, Tolstoï et d'autres dont il est imprégné. Nous voilà plongés dans un contexte idyllique de réjouissance de l'âme et du corps et de bienveillante convivialité: griserie de la redécouverte des beautés de la nature et des promenades à cheval, chaleur des retrouvailles, délices des repas aux victuailles abondantes dans une atmosphère de joyeuse religiosité (après le Carême, on célèbre la Pâque). L'auteur fait défiler toute l'imagerie de l'époque dans de magnifiques tableaux de la vie rurale: scènes de chasse, de bain collectif dans l'étuve du pope ou encore de banquets interminables et de fenaison dans lesquelles se côtoient paysans et classe favorisée.
Par le biais d'échanges entre les différents protagonistes s'invitent de profonds thèmes de réflexion qui traversent la littérature de l'époque: la foi versus l'athéisme (j'ai beaucoup aimé la tirade du médecin Kliouguine sur le Christ pages 136/139), la slavophilie versus l'occidentalisme, ou encore la liberté, la nature de l'homme... Plusieurs passages soulignent, non sans espièglerie, le fossé entre les moujiks et les nantis, la soumission voire l'infantilisation des uns et le paternalisme des autres.
Au fur et à mesure du récit, Sorokine introduit nombre d'éléments qui viennent fissurer le tableau et troubler le lecteur: de la première impression dans la maison des oncle et tante qui montre tous les signes d'un monde en décrépitude à l'incursion de la violence avec la scène du combat avec le loup, bientôt suivie de l'irruption de l'insensé ( scène de la roulette russe) voire de l'absurde (scène de l'incendie). Avec l'amour fou qui survient entre Roman et Tatiana, héroïne éthérée et romantique qui," ne vi(t) que par (lui) ", le pastiche-hommage semble tourner insidieusement à la parodie et nous engluer volontairement dans un sentimentalisme exalté, dégoulinant qui nous amène presque au bord de l'écoeurement.

Cette première partie séduit par l'écriture de ce remarquable styliste qu'est Sorokine, capable de jongler avec tous les registres de langue qu'il restitue dans l'oralité de dialogues multiples: celui de la langue de la classe dominante, éduquée, raffinée, émaillée d'emprunts au français, et celui, on ne peut plus savoureux de la classe populaire. Saluons au passage le travail d'Anne Coldefy-Faucard qui a dû parfois puiser dans des particularismes régionaux ou des termes archaïsants voire faire preuve de créativité ( par exemple la trouvaille du nom du personnage de Niguedandouille) pour traduire le texte original.

Pour revenir à la trame du roman, à l'issue d'une longue (et néanmoins remarquable) description du mariage et de ses réjouissances, tout bascule dans les 100 dernières pages. C'est alors que l'on pense évidemment à Dostoïevski avec un motif apparu déjà plusieurs fois sans que l'on y prête trop attention. Sorokine ouvre grand les vannes de la transgression, renversant tous les tabous et nous emmène avec une jubilation manifeste aux limites du dégoût le plus total. Dans cette fin glaçante, provocante, sidérante, il nous entraîne dans un déchaînement sacrilège et horrifique, un délire aveugle et absurde, une sarabande infernale qui sonne le glas (la clochette obsédante de Tatiana) de tout ce que le héros avait jusqu'ici aimé et vénéré.
En même temps, on ne peut s'empêcher d'être fasciné quelque part par la prouesse d'écriture en symbiose avec le contenu. Celle-ci se déconstruit progressivement pour laisser place à des phrases brutes (hachées elles aussi) dans une extravagante répétition qui finit par donner le tournis et confiner à l'illisibilité. C'est comme si tout à coup, la langue s'était rétrécie, appauvrie, affranchie de la syntaxe pour revenir à un état primitif, embryonnaire.

Quant à la signification de l'exercice, il ne prend évidemment tout son sens que si l'on tente de le ramener à sa dimension allégorique. Comme souvent, semble-t-il avec Sorokine, le propos conserve sa part d'énigme. On peut y voir néanmoins deux axes. Dans une interview datée de 2010 (*), l'auteur dira: " C'est un livre sur la mort, le crépuscule d'une civilisation, celle de l'ancienne Russie " et le traumatisme engendré par la révolution bolchevique. Probablement est-ce aussi une allégorie de la mort du roman traditionnel du XIXème.

On pourra difficilement ne pas reconnaître la brillance du concept et le caractère novateur et audacieux de sa mise en œuvre. Que le lecteur trouve son compte dans cette "modernité", c'est moins sûr; d'où mon appréciation globalement mitigée.
Si vous souhaitez découvrir le talent de Sorokine sans vous heurter aux aspects sulfureux et provocateurs qui font partie de ses marques de fabrique, alors lisez d'abord "La tourmente" un petit bijou littéraire.


(*)L'Humanité 18/02/2010.

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