Les sables de la mer de John Cowper Powys

Les sables de la mer de John Cowper Powys
(Weymouth Sands)

Catégorie(s) : Littérature => Anglophone

Critiqué par Myrco, le 16 décembre 2014 (village de l'Orne, Inscrite le 11 juin 2011, 69 ans)
La note : 8 étoiles
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Un roman à dimension cosmique

Il est des "critiques" que l'on aborde sur la pointe des pieds parce que l'on sait d'emblée que l'on ne sera pas en mesure de rendre justice à la dimension de l'œuvre et de son auteur. Mais il me paraîtrait encore plus dommageable d'y renoncer ici tant cet auteur absolument fascinant par l'acuité, la profondeur, l'originalité de sa vision et de sa perception du monde, la puissance de son verbe, ce poète, romancier, philosophe et essayiste, considéré par certains comme un génie et l'un des plus grands romanciers du XXème siècle, mérite d'être plus largement connu.

"Les sables de la mer" que John Cowper Powys écrivit à la fin de son long séjour aux Etats-Unis fut publié en 1934.Une station balnéaire sur la côte de son Dorset natal, une ambiance de bord de mer typiquement anglaise, dans les années 1920, en constituent le cadre bien que cette notion s'avère ici plutôt erronée, les paysages, les éléments (l'eau, le sable, le vent, la pierre oolithique de l'île...) jusqu'aux constructions créées de main d'homme, s'imposant comme des entités à part entière, omniprésentes, susceptibles d'entrer en résonnance, en connexion, à un moment ou à un autre, avec les pensées ou les sensations des personnages.

Ceux-ci, une douzaine au moins (sans compter les nombreux personnages secondaires) se présentent comme autant d'individualités dont les destins se côtoient ou s'imbriquent sur une période d'une année à peine, sans qu'il soit donné plus d'importance aux uns qu'aux autres.
Il serait vain ici de rechercher une intrigue centrale qui focalise vraiment l'intérêt du lecteur. Ces personnages évoluent au fil des saisons, pris dans leur routine ou se débattant au cœur des remous de l'existence. J.Cowper Powys met en scène, avec un art maîtrisé de la mise à nu des âmes comme il en est peu, les ressorts qui animent et sous-tendent leurs actes : espoirs, haine, solitude, amour, volonté de puissance, frustrations, névroses, dérives mentales ou sexuelles suggérées...
Il nous livre là avec un regard distancié, une sorte de tragi-comédie dans laquelle ces échantillons d'humanité ne sont souvent que des marionnettes dérisoires ballotées, traversées de forces contraires, pantins parfois pathétiques auxquels fait écho le théâtre de guignol de la plage qui donne ses représentations pendant la période estivale.

Mais ce qui confère à ce roman sa dimension particulière, sa portée, son souffle, c'est son caractère visionnaire et globalisant qui brasse et relie entre eux tous les éléments constitutifs de cet univers chaotique et complexe auquel nous appartenons. L'homme, ici, n'est plus perçu comme le centre du monde, ni le maillon dominant de la chaîne de l'existant, mais comme un élément d'un grand tout connecté aux règnes animal, végétal et minéral depuis les temps immémoriaux.
Face à l'approche scientifique d'un Docteur Brush qui se livre à des expérimentations animales (J.C Powys a mené toute sa vie un combat contre la vivisection), face à celle de Richard Gaul qui se consacre à la mise sur pied d'un système philosophique cosmologique, approches de la connaissance jugées toutes deux réductrices, J.C Powys privilégie une approche plus sensible, intuitive, plus respectueuse du grand mystère de la vie dans son infinie complexité (*).Et même s'il le dessine à la limite de la caricature - du grotesque diront certains - la figure mystique et prophétique de Sylvanus avec ses rituels animistes, incarne au plus près cette vision, lui qui fascine les jeunes filles, et dans sa quête du sacré se sert en quelque sorte de leur médiation fondée sur la spécificité d'une nature féminine supposée plus proche de "la matrice primordiale".

Au terme de ma lecture de ce roman étonnant qui mêle sensualité et spiritualité, élans vers l'absolu et sombres pulsions, je ne sais si domine le sentiment du caractère douloureux de la condition humaine ou la soif d'embrasser l'indicible beauté du monde et "le merveilleux insondable de ce conte qu'est la vie !".

Reste - on l'aura compris - que ce roman dense, exigeant, servi par une prose ample aux accents parfois emphatiques mais qui s'accorde au propos, est un de ces livres dont une première lecture ne livre pas toutes les clés et son interprétation ne pourra que s'enrichir de la lecture d'autres œuvres de l'auteur.

A noter que nombre d'ouvrages de lui sont disponibles contrairement à celui-ci sorti de ma bibliothèque (édition 1982) et aujourd'hui assez difficilement accessible je crois, du moins en français.

(*)Il est une phrase extraite du discours de Modiano prononcé tout récemment lors de la réception de son Nobel qui, à mon sens, pourrait s'appliquer remarquablement à Powys :
"Son imagination (celle du romancier) loin de déformer la réalité doit la pénétrer en profondeur et révéler cette réalité à elle-même, avec la force des infrarouges et des ultraviolets pour détecter ce qui se cache derrière les apparences. Et je ne serais pas loin de croire que dans le meilleur des cas le romancier est une sorte de voyant et même de visionnaire et aussi un sismographe, prêt à enregistrer les mouvements les plus imperceptibles".

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