Dans le grand cercle du monde de Joseph Boyden

Dans le grand cercle du monde de Joseph Boyden
(The Orenda)

Catégorie(s) : Littérature => Anglophone

Critiqué par Myrco, le 5 janvier 2016 (village de l'Orne, Inscrite le 11 juin 2011, 68 ans)
La note : 7 étoiles
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Epopée tragique

Ce troisième roman de Joseph Boyden (*) nous immerge dans le nord canadien du XVIIème siècle (1630-1650 environ), dans le contexte des luttes fratricides entre hurons et iroquois et de la montée de l'influence des jésuites dont la mission évangélisatrice jouera un grand rôle dans l'entreprise de colonisation française.

Epopée tragique, récit de la fin d'un monde, ce livre jette un éclairage sur la responsabilité des parties en présence à un moment clé de l'histoire des origines et de la fondation de la nation canadienne.

L'auteur a choisi de donner alternativement la parole, tout au long de l'ouvrage, à trois narrateurs: un prêtre jésuite français, le père Christophe, envoyé d'abord seul en mission (un "corbeau" comme l'appellent les autochtones) avant d'être rejoint plus tard, un chef huron dit "Oiseau" assoiffé de vengeance à l'encontre des iroquois qui ont massacré la femme et la fille tant aimées, et enfin "Chute de neige", une iroquoise que le huron capture adolescente et dont il voudra faire sa fille selon la coutume; trois personnages dont nous allons suivre les relations naturellement conflictuelles, les destins entrelacés et l'évolution, à travers de multiples péripéties, dans un climat de menace et de violence quasi constant.

Beaucoup apprécieront probablement le caractère dynamique de l'œuvre: actions et situations auxquelles sont confrontés les personnages se succèdent à un rythme soutenu que renforce une construction en chapitres courts dédiés aux trois voix alternées de telle sorte que les 600 pages "coulent" facilement.
Par ailleurs, ce n'est pas l'un des aspects les moins séduisants du roman que la mise en perspective fréquente de décryptages différents de la réalité. Chacun perçoit celle-ci avec ses propres références personnelles ou culturelles d'où un océan d'incompréhension qui donne lieu parfois à des passages d'autant plus cocasses que la même scène nous est relatée par des personnages différents.
Boyden, qui compte dans son ascendance multiple, des origines amérindiennes, fait ici œuvre de mémoire, non seulement dans la description de rituels et modes de vie mais aussi en pénétrant et restituant la spécificité de cette culture (on sent qu'il s'est appuyé sur un travail sérieux de documentation) qui fait une large place au rêve, aux pouvoirs divinatoires, à la croyance en l'orenda (titre original du livre), cette force vitale, sorte d'équivalent de l'âme, mais qui serait présente à des degrés divers dans tout élément.
L'intérêt majeur de ce livre réside pour moi dans la vision non manichéenne qui le traverse, dans cette sorte d'équivalence dans la différence qui nous est présentée. Tous recèlent leur part d'humanité et de barbarie, de faiblesse et de courage, sont habités par une foi en leur monde d'après. Chacun instrumentalise ce qui est à sa portée pour réaliser son objectif et ce n'est pas toujours plus glorieux d'un côté que de l'autre.
Quant au fait que les hurons (ou wendats) ont été avant tout victimes de la colonisation, cela ne les décharge pas pour autant de leur propre part de responsabilité dans leur anéantissement. Ce cercle sans fin de la vengeance et du sang versé interdisant l'union pour l'intérêt commun, cette tolérance vis à vis des jésuites dans le souci prééminent de favoriser les relations commerciales privilégiées avec les français, ont aussi joué leur rôle même si l'issue à terme paraissait inéluctable.

Reste que malgré l'intérêt et les qualités indéniables de ce roman, force m'est de dire qu'il n'a pas été à la hauteur de mes attentes en regard des critiques dithyrambiques dont j'avais eu écho: trop factuel à mon goût. Je m'attendais à quelque chose de plus lyrique, de plus puissant dans la forme. Une très grande place est accordée aux scènes de torture avec force détails (âmes sensibles s'abstenir) et pour moi violence ne saurait être confondue avec puissance. La nature des grands espaces de ces contrées est finalement peu évoquée. Enfin si les visions apparaissent bien différenciées, la langue prêtée aux trois narrateurs s'avère par contre trop uniforme.

Un bon livre mais auquel il manque, selon moi, la touche de génie qui aurait pu en faire le chef d'œuvre dont parlent certains.

(*)après "Le chemin des âmes" et "Les saisons de la solitude".

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