Meursault, contre-enquête
de Kamel Daoud

critiqué par Benson01, le 3 décembre 2014
( - 22 ans)


La note:  étoiles
El-roumi
Voilà plus d'un demi-siècle qu'un Arabe a été tué.
Un Arabe sans nom, sans histoire, sans rien.
C'est dans un bar algérien que vous rencontrerez le frère de l'assassiné. Un frère tourmenté qui vous révélera l'identité, jusqu'alors inconnue, de celui-qui-est-mort-à-cause-du-soleil.
Une injustice réparée ? En un sens (s'il y en a), oui. Mais Meursault, contre-enquête est bien plus complexe. Le frère aimerait se réparer lui-même, mais la découverte de l'Etranger le bouleverse, le rapport à sa mère ne cesse de s'enliser, et il se montre, par la force des choses (quelle force ? Quelles choses ?), comme une sorte de Meursault.

"Aujourd'hui, M'ma est encore vivante."
C'est à partir de cette phrase que Kamel Daoud amène une réflexion sur l'Algérie contemporaine ainsi que sur l'identité, tout en rendant un hommage empoisonné au livre de Camus, hommage d'autant plus fort que la narration n'est pas sans rappeler la Chute, autre œuvre du prix Nobel 1957.

Particulièrement intéressant en tout point, la médaille d'argent du prix Goncourt 2014 méritait bien une petite critique. Lisez-le, si vous avez le temps.
Clair-obscur de la littérature 6 étoiles

C'est un texte littéraire que Daoud a produit en tentant de créer une sorte de contrepartie à "L'étranger" de Camus. En reprendre la trame pour la transposer dans la vie et la mémoire du frère de l'arabe assassiné est un point de départ d'une grande valeur. Cela pouvait donner lieu à une réflexion sur la vie et la mort des français et des arabes, la colonisation, la décolonisation, etc. Celle-ci est bien amorcée et présente par endroits dans le livre. Mais elle est enserrée dans une tentative de littérature - par ailleurs excellente - qui, curieusement, l'affadit et la détourne de son objet. Il m'arrive souvent de trouver que la prétention littéraire éloigne l'auteur de la pensée et l'entraîne sur des voies plus ou moins poétiques qui lui font manquer son but. J'attendais une profonde réflexion dont j'ai été frustré. Dommage.

Falgo - Lauris - 79 ans - 20 mai 2017


Extraits... 7 étoiles

« … La vérité est que nous avions commencé la guerre plus tôt que le peuple en quelque sorte. J'ai tué un Français en juillet 1962 certes, mais dans la famille, nous avions connu la mort, le martyr, l'exil, la fuite, la faim, le chagrin et la demande de justice à l'époque où les chefs de guerre du pays jouaient encore aux billes et portaient des paniers dans les marchés d'Alger... »

« … Je me sentais profondément libre dans la cellule, sans M'ma ni Moussa. Avant de me laisser seul, le gardien s'était retourné et m'avait lancé : « Pourquoi tu n'as pas aidé les frères ? » Il me l'avait dit sans méchanceté, avec douceur même, et une certaine curiosité. Je n'étais pas un collaborateur des colons et tous le savaient dans le village, mais je n'étais pas non plus un moudjahid et cela en incommodait beaucoup, que je sois assis là, au milieu, dans cet entre-deux, comme si je faisais une sieste sur une plage... »

« ...« Ton frère est un martyr, mais toi, je ne sais pas... » J'ai trouvé sa formule d'une incroyable profondeur. ... »

« … D'ailleurs, mon cher ami, le seul verset du Coran qui résonne en moi est bien celui-ci : « Si vous tuez une seule âme, c'est comme si vous aviez tué l'humanité entière. »... »

« Il y a partout dans ce pays, des cimetières d'étrangers dont le calme herbage n'est qu'apparence. Tout ce beau monde jacasse et se bouscule pour tenter sa résurrection, intercalée entre la fin du monde et un début de procès. Y en a trop ! Beaucoup trop ! Non je ne suis pas ivre, je rêve d'un procès, mais tous sont morts avant, et j'ai été le dernier à tuer. L'histoire de Caïn et Abel, mais à la fin de l'humanité, pas à ses débuts. ... »

Henri Cachia - LILLE - 57 ans - 10 janvier 2017


L'étranger en soi : il y a toujours un autre. 9 étoiles

Peut-être un des meilleurs livres que j’ai lus ces derniers mois. Il doit se lire en miroir, presque en diptyque, avec un des plus grands romans du XXieme siècle, « l’Etranger » de Camus. Ces deux œuvres se lisent, ou se relisent, en quelques heures à peine, le temps d’une après-midi ensoleillée. L’idée de Daoud est originale, voire un peu folle : « décoloniser » un classique de la littérature.
Le point de départ est la négation de l’Autre dans l’œuvre de Camus. Un des personnages clés, cet Arabe tué absurdement sur une plage par Meursault sous un soleil torride n’a pas de nom, ni d’existence. Il n’est qu’une ombre, qu’un détail négligé. Kamel Daoud éclaire cette ombre, en lui donnant une vie, une histoire et un prénom (Moussa). Dans un bar, imbibé d’alcool et désabusé, le narrateur (Haroun), le petit frère de cet Arabe tué, hurle sa vie et son mal-être à un universitaire venu l’interroger sur sa version de l’histoire (car l’Etranger est supposé être écrit par Meursault lui-même à sa sortie de prison).
Les jeux de reflets entre l’œuvre de Daoud et celle de Camus rendent ce livre subtil et génial. Le héros de Daoud devient, malgré lui et malgré ses reproches à l’encontre du tueur, un curieux double de Meursault, confronté à l’absurdité de la vie, de l’amour, de la mort et de la religion. Il est, comme Meursault, « étranger » face à la société dans lequel il vit, face au meurtre qu’il commet pour se venger, face au deuil de son frère, face au monde duquel il est exclu par sa mère, face à l’évolution de son pays, face à la montée de l’Islamisme.
Le style est déroutant, dans un mélange d’oralité nerveuse et de poésie métaphorique. Le livre pense l’héritage colonial, l’histoire et les désillusions de l’Algérie moderne. C’est une réflexion et une critique sur les rapports aux autres, à dieu, à l’Islam.
J’ai noté cette phrase : « Il y a toujours un autre, mon vieux. En amour, en amitié, ou même dans un train, un autre, assis en face de vous qui vous fixe, ou vous tourne le dos et creuse les perspectives de votre solitude. »

Evanhirtum - - 31 ans - 22 août 2016


Suite, analyse et critique du roman de Camus. 8 étoiles

C’est un peu tout cela à la fois. Je conseille aussi vivement de relire « L’étranger » avant d’aborder le roman de Kamel Daoud. On pourra dans la foulée ainsi apprécier davantage le récit qui se produit vingt ans après, au moment de l’indépendance. L’histoire agit comme un miroir où on voit les images inversées tout en gardant en quelque sorte une structure assez proche de celle du roman d’Albert Camus.

Maintenant on n’atteint pas la fluidité et la sobriété de « L’étranger » et c’est heureux que l’auteur n’ait pas tenté d’imiter le style. On est tout de même face à un bon roman, intéressant mais je ne vais pas non plus spontanément crier au génie.

Les différents franco- algériens sont abordés sous un angle original. L’auteur réussit son pari et on peut déjà considérer ce roman comme un ouvrage marquant de la littérature arabe francophone.

Pacmann - Tamise - 54 ans - 26 janvier 2016


Le colonialisme mis à mal 8 étoiles

L’étranger de Camus, Meursault, a tué un Arabe. Qui ? Le frère de Moussa la victime, veut savoir pourquoi et comment ; sa contre-enquête commence.
Le narrateur est, en quelque sorte, un anti-héros. Il s’insurge contre le colonialisme qui a asservi son peuple mais d’autre part, il n’a pas participé activement à la lutte pour l’indépendance de son pays. Son frère a été tué, vraisemblablement par Meursault, mais Albert Camus ne signale jamais le nom de la victime de Meursault. Anti-héros également puisqu’il se venge de la mort de son frère, dans un œil pour œil, dent pour dent.
Une belle plume au service d’une noble cause. L’intérêt est chaque fois ranimé au terme d’un chapitre.

Ddh - Mouscron - 77 ans - 19 octobre 2015


Un excellent roman 8 étoiles

Comme les critiques précédentes ! Je n'y reviens donc pas.

Sauf pour remarquer que le roman se déroule sur trois périodes distinctes et complémentaires. Tout d'abord celle de Camus et des "roumis" : l'Arabe n'existe qu'à peine. Ensuite celle de l'indépendance, vingt ans plus tard : l'Arabe est devenu algérien, le roumi n'a qu'à bien se tenir. Enfin la période actuelle : tout a été gâché si on lit bien le narrateur qui s'est replié dans un des derniers cafés à lui servir encore du vin ! Les gamins d'aujourd'hui ont-ils encore conscience des deux périodes précédentes ?

Une interrogation pour laquelle je n'ai pas de réponse : comment se fait-il qu'il faille se tourner aujourd'hui vers des auteurs algériens pour trouver de bons romans en langue française ?

Pour ma part je ne m'en plains pas...

Tanneguy - Paris - 80 ans - 2 octobre 2015


Au confluent de deux légitimités 6 étoiles

Il va de soi que pour aborder et comprendre cette ‘contre-enquête’, il faudrait avoir lu ou relu « L’étranger » d’Albert Camus, roman culte de l’époque, écrit avant l’Indépendance de l’Algérie.

Dans cet ouvrage, Meursault le narrateur, selon moi benêt ou autiste, s’était révélé indifférent à tout, que ce soit au décès de sa mère ou à la demande en mariage que lui fait sa petite amie Marie, ou encore à un Arabe anonyme qu’il assassine de sang froid sur une plage d’Alger, meurtre pour lequel il sera condamné.

A la liberté d’Albert Camus d’avoir choisi le sujet et les personnages d’une fiction, Kamel Daoud, plus d’un demi-siècle plus tard, oppose ici sa propre légitimité, celle du romancier algérien, interpelé par le fait que dans « L’étranger », le procès (écrit-il) a préféré juger un homme qui ne pleure pas la mort de sa mère plutôt qu’un homme qui a tué un Arabe.

Et de fait, « Meursault, contre-enquête » contribue à extraire cette victime de l’anonymat, lui donnant un prénom (Moussa), un contour familial, et pour ainsi dire une épaisseur. Il n’est plus l’Arabe, comme il aurait pu être le Juif ou le Noir dans d’autres contextes, mais un homme assassiné par suite semble-t-il d’un malentendu.

Kamel Daoud contribue ainsi à exorciser un mal être tout à fait compréhensible, et d’une certaine manière, à recourir à une catharsis consistant à structurer son roman-enquête en parfaite symétrie avec l’ouvrage d’Albert Camus. Lors de cette ‘contre-enquête’, en effet, le narrateur, le frère de Moussa, assassinera à son tour un français, un ‘roumi’ (!) apparu par hasard, tandis que sa maman (M’ma) ou son amie de passage (Meriem) joueront aussi un rôle, en contrepoint de la mère disparue ou de la Marie du livre de Camus. Enfin, le héros-narrateur de l’ouvrage de Daoud se révèle aussi violemment anti clérical que le Meursault de Camus …

Si cette ‘contre-enquête’ s’étire comme une longue complainte, un peu monocorde à mon goût, l’ouvrage est ponctué de nombreux éclairs particulièrement inspirés, tel ce passage relatif à Meriem où l’auteur fait ainsi parler le narrateur : « Dieu, qu’elle était belle avec son sourire de lumière et ses cheveux courts ! Cela me tordait le cœur d’être seulement son ombre et pas son reflet. »

Ori - Kraainem - 83 ans - 24 juillet 2015


Meursault contre-enquête, de Kamel DAOUD 10 étoiles

Kamel DAOUD : MEURSAULT, CONTRE-ENQUÊTE (2014)

L'auteur : né en 1970, issu d'une famille analphabète (comme Camus lui-même), journaliste algérien. Etudes littéraires. Critique à l'égard du gouvernement algérien et de l'Islam ; une fatwa a été lancée contre lui en Décembre.
Son roman a « frôlé » le Goncourt, attribué à 1 voix près à Lydie Salvayre

Dans une interview, K. Daoud a déclaré à A. Finkielkraut : « J'ai essayé d'écrire une colère... Je voulais fantasmer autour d'un personnage de Camus. »

Une colère : le livre apparaît en effet comme un acte d'accusation. Point de départ : la victime de Meursault dans « L'étranger » de Camus reste anonyme ; l'homme n'a même pas un prénom. Son meurtre n'a pas de sens : « décès par balle tirée par un Français ne sachant quoi faire de sa journée et du reste du monde qu'il portait sur son dos. », ou encore « tous se sont échinés à prouver qu'il n'y avait pas eu meurtre, mais insolation. » : en effet, sommé d'expliquer son crime, Meursault a dit « c'est à cause du soleil », provoquant les rires. .
Il ne sera d'ailleurs pas condamné parce qu'il a « tué un Arabe », mais bien davantage en raison de son comportement à la mort de sa mère, son insensibilité apparente faisant déjà de lui un monstre criminel aux yeux de ses juges.

A cette absence totale de considération pour la victime, vient s'ajouter la place infime occupée par le monde arabe dans ce roman dont le cadre est pourtant la ville d'Alger.
Où trouve-t-on des Arabes ? Dans l'entourage immédiat de la prostituée « punie » par Raymond, et... en prison. Ceci a d'ailleurs été reproché à Camus bien avant Kamel Daoud, dont le propos, nous le verrons, est plus subtil.
Mais bien sûr, il s'agit tout de même là pour l'auteur d'une image symbolique des méfaits de la colonisation..

Il va donc, pour rétablir une forme d'équilibre, « fantasmer » d'abord autour de la victime. Le récit est censé être fait par le jeune frère de l'Arabe tué, qui commence par lui prêter une identité, une mère, un père disparu, etc... Mais c'est surtout sa propre histoire après la mort du frère qui nous est racontée, entre ce fameux été 42, et le jour de l'Indépendance algérienne, pendant la 1ère moitié du récit.
Dans toute cette partie, le ton est constamment accusateur, à l'égard d'un Meursault curieusement confondu avec l'auteur d'un récit dont il n'est en fait que le narrateur : le nom de Camus n'apparaît jamais dans le livre de Daoud ; c'est Meursault qui est supposé être l'auteur d'un roman intitulé « L'Autre ».

Mais certains passages ne laissent aucun doute sur la confusion volontairement entretenue.
2 exemples montrant que, loin d'être une sorte de pamphlet, le livre de Daoud n'est pas exempt d'humour :
« Je me souviens de cette petite femme, une Française, que l'écrivain tueur décrit si bien, et qu'il observe, un jour, dans la salle d'un restaurant. », ou
« (Cela expliquerait) pourquoi le meurtrier a été relâché après sa condamnation à mort, et même après son exécution. »(!)

Mais la colère et l'accusation ne représentent qu 'une partie du livre, et, fantasmant sur son personnage, l'auteur en vient à une véritable identification de celui-ci à Meursault. Ceci intervient surtout dans la 2ème moitié du récit, après le meurtre du Français. Mais nous en étions prévenus dès le 1er chapitre :  « Mais ça, c'était avant que la scène ne tourne sur le moyeu et n'échange les rôles. Avant que je ne réalise à quel point nous étions, lui et moi, les compagnons d'une même cellule dans un huis clos où les corps ne sont que costumes. » ou encore : « Cette histoire devrait donc être réécrite, dans la même langue, mais de droite à gauche », synthèse impossible du Français et de l'Arabe, bien sûr, mais aussi image de 2 histoires vues comme dans un miroir, par un effet d'inversion symétrique.

Ainsi, dès le début, la phrase : « Aujourd'hui, M'ma est encore vivante » s'oppose au célèbre incipit de l'Etranger : « Aujourd'hui maman est morte » Et la mère du narrateur vit à Marengo (Hadjout), là où Meursault est censé avoir enterré sa propre mère !

Le meurtre du Français, Joseph Larquais, a lieu la nuit, à 2h du matin, et non en plein midi. Dans la scène même, on retrouve l'idée d'un »pas en avant », déclenchant un geste de la future victime, et les 2 coups de revolver sont « comme 2 coups brefs frappés à la porte de la délivrance » (et non du malheur, comme chez Camus).
Perpétré au lendemain de la guerre de Libération, ce meurtre, voulu par la mère, est comme une sorte de rite compensatoire : la vie d'un Français contre celle d'un Arabe. C'est à partir de là pourtant que la vie de Haroun, comme celle de tout un pays, bascule. Il va alors se sentir étranger à tout ce qui se déroule dans son pays, et ressembler de plus en plus à Meursault. Celui-ci détestait les Dimanche, lui détestera les Vendredi, ce qui nous vaut une première diatribe contre la religion, comparée à un « transport collectif ».
Après le meurtre, il est emprisonné dans une salle où se trouvent « des Français  pour la plupart » ; avec la même franchise que Meursault, il déclare avoir tué un Français... Interrogé, il rencontre le même fanatisme que Meursault en la personne du juge ; mais ce n'est évidemment pas un crucifix qui est brandi vers lui par l'officier qui l'interroge, mais un petit drapeau algérien. Car la faute de Haroun n'est pas ici non plus d'avoir tué un homme, mais de l'avoir tué trop tard, juste après une guerre d'indépendance à laquelle on lui reproche de ne pas avoir participé.
Après sa libération, il s'en prendra à l'imam qui lui parle de Dieu et de prières exactement dans les mêmes termes que Meursault quand il s'adresse à l'aumônier et il paraît logique alors de voir l'auteur finir par citer le texte de Camus lui-même !

Car Kamel Daoud semble éprouver une véritable fascination pour Camus et son oeuvre ; à plusieurs reprises, il fait l'éloge de son style, même s'il attribue celui-ci, comme nous l'avons vu à Meursault, un style qu'il finira par épouser, en une sorte de mimétisme.

Et il multiplie dans son roman les références aux oeuvres de Camus.
Ce sont parfois de simples allusions : Haroun parle de « l'absurdité de (sa) condition qui consiste à pousser un cadavre vers le sommet du mont avant qu'il ne dégringole à nouveau, et cela sans fin » (Le Mythe de Sisyphe).
Ou bien : « Je reconnais à ton héros le talent d'inventer une tragédie à partir d'un bout de journal (« Le Malentendu ») et de raviver l'esprit fou d'un empereur à partir d'un incendie » (« Caligula »).
Mais surtout, le livre est construit comme  « la Chute » : une série de rencontres dans un bar avec un interlocuteur, identifié vaguement comme un lecteur passionné de « l'Etranger » , interlocuteur auquel il livrera lui aussi un aveu. Amsterdam y est simplement remplacée par Oran, décrite également comme « construite en cercles concentriques ».
Oran, c'est aussi la ville de « La Peste », la ville des rats : « Les premiers à avoir habité ici ? Les rats » dit-on volontiers dans la ville. Ici, la peste prend sans nul doute la forme de l'oppression coloniale, mais aussi des errements qui l'ont suivie. Camus nous en avait bien prévenus : « Le bacille de la peste ne meurt ni ne disparaît jamais(...)  et peut-être le jour viendrait où, pour le malheur et l'enseignement des hommes, la peste réveillerait ses rats et les enverrait mourir dans une cité heureuse. » Et si les rats sont les premiers occupants de la ville, c'est sans doute que la violence est tapie au fond du coeur des hommes, et ne demande qu'à exploser...  

Enfin, l'on peut dire que le récit tout entier se déroule comme à l'ombre tutélaire d'Albert Camus. En effet, la moitié des chapitres au moins font allusion à un mystérieux buveur présent dans le bar, muet, et présenté plaisamment comme « le fantôme de la bouteille » ; venu d'un autre monde, autrement dit le monde réel du passé, son identité se reconnaît à certains détails infaillibles : les coupures de journaux, le « front de philosophe », l'éternelle cigarette, et pour finir sa définition comme « un sourd-muet apparemment tuberculeux ». Lui et le narrateur ne se parlent pas, mais se saluent.
Et ce salut, par delà les siècles, la mort et les « races » (« Je suis son Arabe. Ou alors il est le mien. »), m'apparaît comme un signe de reconnaissance et de fraternité, non seulement entre 2 écrivains, mais surtout entre 2 êtres humains partageant les mêmes valeurs.
Oui, si Camus était encore vivant, sans nul doute, il lutterait aux côtés de Daoud, contre la Peste et ses rats !

Miss Tigrette - - 76 ans - 17 juin 2015


Meursault n'est pas Camus 8 étoiles

Le problème de ce livre, par ailleurs excellent, c'est que les prémisses en sont fausses : Meursault n'est pas Camus et Camus n'est pas Meursault (alors que l'auteur ne cesse de les confondre). Suggérer, ne serait ce qu'au hasard d'une phrase, que Camus aurait trouvé normal de tirer un Arabe comme un lapin parce qu'il se serait embêté sur une plage trop chaude n'est pas sérieux (pour ne pas dire plus) : on connaît assez l'humanisme de Camus pour ne pas se risquer à lui faire ce procès d'intention. Feindre de ne pas comprendre que l'Etranger, qui tire son origine d'un fait divers, est la peinture d'une sorte d'autiste, coupable justement d'une monstrueuse insensibilité, et que le meurtre de l'Arabe, par son abjection, fait partie de cette "étrangéité", c'est finalement un peu trop facile. A côté de cela le livre est bien écrit et très intelligent, il se fait aussi l'écho du manque d'espoir d'une certaine jeunesse : en un mot, il mérite d'être lu, à condition d'être conscient qu'il repose sur une fausse interprétation.

Otello - - 58 ans - 20 décembre 2014