Le cahier noir de Michel Tremblay

Le cahier noir de Michel Tremblay

Catégorie(s) : Littérature => Francophone

Critiqué par Libris québécis, le 15 décembre 2003 (Montréal, Inscrit(e) le 22 novembre 2002, 75 ans)
La note : 9 étoiles
Moyenne des notes : 10 étoiles (basée sur 4 avis)
Cote pondérée : 7 étoiles (1 373ème position).
Discussion(s) : 1 (Voir »)
Visites : 3 451  (depuis Novembre 2007)

La Serveuse naine

Autant comme dramaturge que comme romancier, Michel Tremblay campe ses personnages dans le Plateau Mont-Royal, le quartier de son enfance. On est en 1966 alors que Céline Poulin s'apprête à vivre des événements qui la transformeront.

C'est l'aînée d'une famille de trois enfants. À cause de l'alcoolisme maternel, elle est en quelque sorte la mère de ses soeurs. À vingt ans, elle réussit à obtenir un emploi de serveuse au Sélect, un restaurant de la rue Sainte Catherine, qui accueille, le jour, une clientèle d'étudiants et, le soir, la faune des travestis et des « guidounes » de la Main (prostituées de la rue Saint-Laurent). À cause de son nanisme, elle est reconnaissante envers son patron pour la confiance qu'il lui a témoignée. Démolie par sa mère, elle trouve enfin l'occasion en or de se valoriser. Appréciée des clients, elle se voit même offrir la chance de toucher au théâtre en donnant la réplique à une étudiante, qui se prépare à une audition en fonction d'un rôle dans Les Troyennes d´Euripide. Elle accepte la proposition malgré qu'elle doive jouer une Andromaque naine à côté d'une femme démesurée dans le rôle de la reine Hécube. Et contre toute vraisemblance, la « waitresse » du Sélect est choisie pour faire partie de la distribution au grand dam de sa mère. Cette offre compose la thèse présentée avec efficacité dans le premier volet du diptyque.

En antithèse, Céline élabore un plan machiavélique pour se venger de sa mère, qui ne s'est jamais gênée de lui rebattre les oreilles avec son handicap. Honteuse d´être la génitrice d'une naine, elle se déculpabilise en tenant sa fille responsable de son malaise et de l'échec de sa vie. Afin de cacher la déficience génétique de son aînée, elle la manipule afin qu'elle vive en recluse. Devant sa mère, l'héroïne se sent comme les Troyennes condamnées à l'esclavage aux lendemains de la victoire grecque. Mais par le biais de son rôle au théâtre, elle est bien résolue à échapper au joug maternel. C'est toute cette dynamique qui anime le second volet.

Le roman prend la forme d'un journal. L'héroïne se confie à son cahier noir afin de se soulager, sans pour autant réussir à se débarrasser des relations destructrices qu´elle entretient avec sa mère. L'auteur n'innove pas en présentant le salut par l'écriture. Par contre, il manifeste beaucoup de brio en construisant son oeuvre en parallèle avec Les Troyennes d'Euripide pour illustrer un problème qui reste d'actualité depuis l'antiquité. Quelle est la place faite aux femmes, surtout à celles dont le destin est défavorable? Que ce soit à cause de la guerre ou du nanisme, la dynamique du malheur reste la même. Elle brise la vie : la guerre vient chercher ceux qu'on aime, le nanisme réduit à la marginalité. Le plus grand don de Michel Tremblay, c'est de se glisser dans l'âme d'autrui pour en révéler toute la grandeur et toute la petitesse, toute la vulnérabilité et toute la force. Il confère ainsi une dignité et un caractère universel à tous les personnages qu'il tire des milieux glauques ou populaires.

Le Cahier noir évoque les difficultés de la différence à l'instar du Pont de la louve de Jean-François Beauchemin, qui souligne la marginalité enfantine provoquée par la disgrâce des oreilles décollées ou par le port de lunettes aux verres épais. L'écriture simple et allègre rend la lecture facile; ceux qui n'apprécient pas les particularités linguistiques québécoises risquent par contre de ronchonner.

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L'espoir malgré la différence

10 étoiles

Critique de Flo29 (, Inscrite le 7 octobre 2009, 45 ans) - 8 mars 2015

Ce livre décrit à merveille le Montréal des paumés, des putains, des travestis. Mais c'est loin d'être glauque. Céline est différente, mais malgré tout sa vie vaut la peine d'être vécue car elle écrit. Et l'écriture semble la sauver du désespoir. C'est un roman qui nous entraîne dans une réflexion sur la vie, la famille, les amitiés diverses et variées. J'ai beaucoup aimé cette histoire. Elle nous montre que l'espoir est toujours présent malgré la situation de Céline.

La revanche de Céline

9 étoiles

Critique de Dirlandaise (Québec, Inscrite le 28 août 2004, 62 ans) - 18 février 2013

Michel Tremblay est un écrivain à part dans le paysage littéraire québécois. Son écriture toute simple fait vivre des personnages toujours choisis pour leur marginalité, leur mal de vivre, leur honte et leur humiliation qu'ils cachent souvent sous des dehors flamboyants et extravagants. Il s'agit de travestis, de prostituées hantant la Main par des hivers glaciaux, de petits travailleurs sans espoir comme Céline justement l'héroïne de ce livre, d'étudiants crevant de faim etc.

Céline travaille comme serveuse au Sélect, un restaurant fort couru le soir par la faune hétéroclite de la rue Sainte-Catherine mais aussi de gens ordinaires pendant le jour. Céline craint bien de finir ses jours sur une banquette du Sélect devenue la vieille serveuse dont tout le monde se gausse. Mais un jour, une amie lui demande de l'aide et c'est alors que la vie de Céline prend un autre aspect devant l'opportunité qui lui est offerte.

Une histoire typique de l'univers de l'écrivain dont l'écriture m'a encore une fois fait vivre un moment de pure magie. Michel Tremblay sait si bien décrire les émotions qui agitent ses personnages, il nous les rend fort sympathiques et émouvants. Mais les différents milieux dans lesquels évoluent ces êtres blessés par le vie contribuent également à les rendre presque héroïques tellement ils ont à affronter chacun leur enfer dont plusieurs n'ont plus aucun espoir de s'échapper pour accéder à une vie meilleure. Céline saura-t-elle saisir sa chance et quitter le Sélect pour ne plus jamais y revenir ?

Savoureux bien que terriblement pathétique.

La vengeance peut-elle apaiser ?....

10 étoiles

Critique de Cuné (, Inscrite le 16 février 2004, 50 ans) - 10 février 2005

Des nouvelles chroniques du plateau Mont-Royal, en somme ! L'héroïne en est ici Céline Poulin, serveuse dans une brasserie au coeur du quartier latin de Montréal, en 1966. Nous débutons le livre avec ses notes dans un cahier noir, dans lequel elle entreprend de raconter ses humiliations. Et sa vie en est pleine.

D'ailleurs, je recommande de ne pas lire les critiques existantes de ce livre, y compris la néanmoins très jolie de Libris Québécis, avant de lire soi-même le roman, parce que l'auteur nous réserve une surprise page 66, et qu'il a pris patiemment la peine de l'amener élégamment, tournant autour durant cette soixantaine de pages, et nous l'assénant avec un joli effet de manche en toute fin de chapitre. Ce serait vraiment dommage de la rater !

Céline, donc, va, pour des raisons diverses, être amenée à côtoyer le monde du théâtre, et pas n'importe lequel, puisqu'elle s'engage à donner la réplique à une cliente pour une audition dans Les Troyennes d'Euridipe. Consciencieuse, elle va d'abord lire la pièce dans son entier et nous livrer par la même occasion ses habitudes de lectrice, dans lesquelles je me suis reconnue :

"C'est vrai que je lis les romans avant tout pour l'histoire qu'on me raconte, pas tellement pour ce qui s'y cache, et que c'est un défaut..."

dit-elle. Je ne suis pas d'accord ! Mais c'est un autre débat...

De là vont découler des prises de conscience et des évènements qui vont bouleverser sa vie, jusqu'au futur cahier rouge annoncé en fin de roman, tournant une page définitive sur cette première partie d'existence...

On oublie ici le joual pour ne trouver que quelques expressions typiquement québécoises, et je suis toujours épatée par la finesse de Michel Tremblay, par sa capacité à entrer ainsi dans la peau d'une jeune fille meurtrie et complexée. Toujours des relations familiales houleuses, des travestis, des clins d'oeil à d'autres personnages de ces romans....

Tout l'univers de Michel Tremblay, donc, pour notre plus grand bonheur...

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  Dommage... 1 Dirlandaise 18 février 2013 @ 17:48

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