Viva
de Patrick Deville

critiqué par Rotko, le 17 octobre 2014
(Avrillé - 50 ans)


La note:  étoiles
Bandes « fraternelles »  et vies parallèles.

Patrick Deville a quitté l’histoire linéaire au profit d’une écriture rapide, comme accélérée, qui accompagne des personnages multiples à une époque donnée. On pourrait parler de récit « panoptique », les protagonistes mêlant différentes passions, et l’auteur les accompagne sur les lieux par eux fréquentés.

S’ils sont « une petite bande », tirant parfois à hue et à dia, selon les aleas de l’histoire et de la vie, ils vivent intensément, au rythme des trains et des bateaux, accumulant villes et pays, en mission, en fuite, ou en exil.

Le Mexique est le lieu de leurs rencontres, dans le bouillonnement de créativité de la période 1930-1947.

Deux figures dominent le paysage : Trotsky, chercheur d’absolu dans la Révolution, mais aussi écrivain, et Malcolm Lowry, dont les itinéraires sont compliqués et renouvelés comme les différents avatars d’« Au-dessous du volcan ».

Rencontres de grappes d’artistes où figurent Artaud, Alvaro Mutis, B.Traven, Diego de Riveira, Frida Khalo, et bien d’autres, que l’auteur accouple selon leurs points communs, les coïncidences des dates, les destins similaires, souvent tragiques, ils s’épaulent ou se détruisent, dans le cycle de la grande roue du destin - qui souvent les broie.

Ainsi on voit se côtoyer et se compléter sur des asymptotes,Tina Modotti et Alfonsina Sorni, Graham Green et Lowry, Trotsky et Traven etc.

EXTRAIT

« Chez Lowry et Trotsk[…] les mêmes goûts du bonheur, un bonheur simple et antique celui de la forêt et de la neige, de la nage dans l’eau froide et de la lecture.

Chez ces deux là, C’est approcher le mystère de la vie des saints, chercher ce qui les pousse vers les éternels combats perdus d’avance, l’absolu de la Révolution ou l’absolu de la Littérature, où jamais ils ne trouveront la paix, l’apaisement du labeur accompli. C’est ce vide qu’on sent et que l’homme, en son insupportable finitude, n’est pas ce qu’il devrait être, l’insatisfaction, le refus de la condition qui nous échoit, l’immense orgueil aussi d’aller voler une étincelle à leur tour, même s’ils savent bien qu’ils finiront dans les scènes scellés à la roche et continueront ainsi à nous montrer, éternellement, qu’ils ont tenté l’impossible et que l’impossible peut être tenté. »

La langue, dense et précise comme le propos, charrie dans le même élan les « hommes accomplis » ou les histrions, dressant une fresque mexicaine, artistique et politique, où, selon ses connaissances et références littéraires, chaque lecteur reconnaîtra « les siens ».
Le Mexique, "nombril du monde"... 10 étoiles

Il est des endroits qui semblent faits afin de rassembler les espoirs, les luttes, les noeuds gordiens de l'espèce humaine, en des temps où son destin semble s'y jouer et décider.
La critique de Rothko est éloquente, je n'y ajouterai que peu de choses.
Patrick Deville évoque parfois le Carlos Fuentes de "Terra Nostra", avec l’enchevêtrement des destins individuels et collectifs ; ici se mêlent aussi bien la Révolution de 1917, les multiples révoltes et coups d'Etat des Mexicains riches ou pauvres, la guerre d'Espagne, la montée des fascismes en Europe, la nécessité pour la littérature d'épouser les combats de son temps et d'en faire sentir les tragédies... Dans une belle langue d'épopée et de mélancolie où l'amour a sa place, avec la liberté revendiquée et assumée, chez les femmes comme chez tout un chacun. Epopées croisées, destins misérables ou glorieux.
Un roman d'histoire, l'histoire d'un roman, sur cette terre volcanique dans tous les sens du terme. A lire !

Radetsky - - 81 ans - 13 octobre 2015