Trop lourd pour moi
de Daniel Charneux

critiqué par Kinbote, le 27 août 2014
(Jumet - 58 ans)


La note:  étoiles
No satisfaction
Jean-Baptiste Taillandier, le narrateur du septième roman de Daniel Charneux, fait le récit des expériences qui ont grevé sa vie, à l’exception des épisodes familiaux qui l’ont nourri, comme s'il démêlait le lin de la laine, en transgressant ainsi un interdit parental. À mesure qu’il témoigne, qu’il se leste des souvenirs d'une vie, il allège son âme.

Une existence commencée cinquante-huit ans plus tôt entre une mère aimante et un père un peu trop rigide qui cite constamment la Bible. Le garçon, avide de solitude, de contact avec la nature, se tient à l’écart des autres ("Je n’étais pas en quête d’adhésion", écrit-il). Il découvre bientôt qu’il est affecté d’une inadaptation au plaisir physique, une anorgasmie. Ce n’est pas par hasard si (I Cant' Get No) Satisfaction des Stones est une de ses chansons préférées. Il est tout aussi incapable de tomber amoureux et se définit comme un « handicapé du cœur ».

Cela ne l’empêche toutefois pas, bien au contraire, de faire vocation de se consacrer aux autres et, même, il n’est « pas loin de se prendre pour un saint »...

Il effectuera son service civil en Afrique puis entamera une carrière de psychologue en milieu scolaire. Sa mère meurt quand il n’a pas 25 ans. Suivront les décès de son père et de ses autres ascendants. Pendant le temps de ces disparitions, il trouvera des mères de substitution auprès de femmes réduites à leur fonction maternante, en évitant bien d’accéder aux désirs de ses compagnes d’avoir des enfants avec lui.

L’épisode le plus savoureux confronte Jean-Baptiste Taillandier à une petite communauté bouddhiste qu’il fréquente durant plusieurs années et de laquelle il sortira, comme de ses autres engagements, désenchanté.

Daniel Charneux décrit le trajet d’un homme de la seconde moitié du XXème siècle qui n’aura pas pu donner sa vie pour un être ou pour une cause, trop lucide sans doute ou trop à l’écoute de soi, de ses sensations (un moment, il deviendra intolérant au bruit), incapable en tout cas de s’oublier (selon son expression) pour quelqu’un d’autre que sa mère. Le narrateur ne mettra pas fin à ses jours, il n’est pas doué pour la tragédie, il choisira une autre forme d’extinction.

Comme souvent dans ses romans, Daniel Charneux évoque avec un luxe de précision sensible, sur le mode du je me souviens, une existence reflet d’une époque, dans laquelle on se projette. Par exemple, le narrateur se souvient de nombre de slogans publicitaires qui ont émaillé sa vie et... les nôtres: Seb c'est bien, Elle a mérité la Woolmark, Les bonnes chaussettes Stem montent jusqu'au genoux...

Mais qu’est-ce qui fait qu’on se sent si proche de Taillandier, le psychologue revenu de tout, sinon de son amour filial et d’une enfance à laquelle le monde n’aura pas pu offrir un terrain où s’émanciper en dehors des structures illusoires de la famille fusionnelle, du travail émancipateur ou de la fraternité humaine seulement présente sur le modèle véhiculé par les réseaux sociaux?

Un livre qui, une fois refermé, ne cesse de nous interroger sur le sens de nos existences absurdes au sens camusien du terme.

Un épisode est représentatif du livre qui se situe au début de la confession. Le narrateur raconte l’épisode du veau d’or, en confiant qu’il a toute sa vie durant vénéré une idole en toc. Puis, quelques pages plus loin, il date sa conversion au végétarisme (de la même façon qu’il se refusera au plaisir charnel) au moment où il s’est rendu compte qu’il avait mangé du veau qu’il avait vu naître : "On avait donc, pour me nourrir, privé une vache de son petit." Toute sa vie durant, il aura privilégié cette relation fondamentale et n’aura pas pu adhérer à autre sorte de vie, sociale, affective ou religieuse. Lui, le psychologue qui aura consacré une partie de son temps à l'enfance d'autrui, aura été un homme malade de sa propre enfance.
Banal 3 étoiles

Désolée (pour ceux qui ont aimé) si mon ressenti rejoint celui d'Elko en beaucoup plus négatif.
Je dois dire - pour relativiser quelque peu mon avis - que je ne suis déjà guère portée vers ce genre de littérature égocentrée, nombrilique, qui caractérise une grande partie de la littérature franco-belge contemporaine et n'a finalement pas d'autre chose à dire que de se raconter, fût-ce sous couvert de fausses confidences. Encore cet intérêt très relatif peut-il être compensé par l'émotion suscitée ou la beauté ou l'originalité de l'écriture. Las! rien de tout cela ici pour moi.

Ce personnage de Jean-Baptiste Taillandier accroché à son enfance, mal remis de son complexe d'Œdipe, souffrant d'un "handicap du cœur" comme il l'avoue lui-même, s'étant trompé toute sa vie sur sa volonté de se dévouer aux autres, m'aura passablement agacée même si quelques remarques au sujet de certains aspects de notre société actuelle (appartenance de génération oblige) auront trouvé en moi un écho complice.

Mais surtout, que de circonvolutions pour nous amener à si peu! Avec ces "Cette fois, je dirai tout", "Je suis tout à la fois le procureur et l'inculpé" et autres formules emphatiques du même acabit, le lecteur pouvait en effet s'attendre à la confession d'un lourd fardeau de culpabilité.
Spoiler?
Or ce fardeau trop lourd pour lui n'est-il pas rien de plus que celui que nous portons tous, ou tout au moins la plupart d'entre nous, celui de notre propre médiocrité, de nos illusions et de nos rêves déçus, du constat de nos échecs et de l'absurdité de nos vies, un fardeau que nous nous efforçons de porter avec courage et résignation à l'approche de notre fin?
Banal, je vous dis.

Lu dans le cadre du Prix CL.

Myrco - village de l'Orne - 68 ans - 24 octobre 2017


Le voyage plus que la destination 6 étoiles

Jean Baptiste nous prévient dès le début : il ne nous cachera rien de son histoire, des événements qui l'ont conduit là où il est, en espérant l’indulgence de ses lecteurs. On se prépare à des révélations. Il nous distille sa trajectoire dans un enchevêtrement de souvenirs. L’écriture est belle, le style agréable. Certains passages sont émouvants. Le récit est émaillé de nombreuses évocations qui renvoient à nos propres souvenirs, à notre propre nostalgie.
Mais la vie de Jean Baptiste s’avère finalement peu remarquable. C’est un témoignage sans relief particulier si ce n’est la solitude qui accompagne son parcours. Où l’auteur a-t-il voulu nous emmener ? Pourquoi cette annonce répétée de tout nous dire là où au final il y a si peu ? Au fil des pages on attend un dénouement, une explication, une finalité. En vain.

Elko - Niort - 41 ans - 27 août 2017


confessions d'un enfant de fin de siècle 8 étoiles

"Qui se met à parler court le risque de ne pas être compris. Est-ce une raison pour se taire ?", s'interroge Jean-Baptiste Taillandier, le narrateur de Trop lourd pour moi. En tout cas, dans ce livre, il est bien décidé à se livrer, et à tout nous dire de façon la plus honnête possible.
En compagnie de Jean-Baptiste, nous parcourons le dernier demi-siècle du dernier millénaire, avec ses révolutions industrielles, l'émergence du rock et ses slogans publicitaires qui parlent à certains d'entre nous (et oui, Seb, c'est bien !).
Pour ma part, la grande force de ce roman ne réside pas dans l'évocation d'une époque ou d'un destin ; d'ailleurs, celui de Jean-Baptiste n'est pas particulièrement remarquable : on y voit des illusions, des découvertes, sur soi et les autres, des essais, une ambivalence très forte dans l'approche de l'autre (notre narrateur tente par exemple de se fondre dans un collectif bouddhiste mais se refuse l'intimité avec une dame... enfin, c'est plus compliqué que ça, mais...). En dépiautant avec une très belle écriture bien équilibrée la vie de son anti-héros, le lecteur que je suis s'est senti invité à regarder à son tour sa vie, celle qu'on imaginait, celle qui a été, celle qui se profile.
J'ai trouvé beaucoup de justesse dans ce titre, dans les choix de vie, dans la façon de les aborder, dans le ton et l'écriture. C'est une magnifique découverte, que j'ai beaucoup appréciée, mais il vaut mieux, avant de se lancer, ne pas avoir le moral dans les chaussettes (même si le tout n'est pas dénué d'humour) !

Ellane92 - Boulogne-Billancourt - 42 ans - 6 juillet 2017


Une vie... 8 étoiles

Dans ce roman, Daniel Charneux met un scène un narrateur qui, pour une raison inconnue, se livre à une longue confession sous forme d'introspection. Le narrateur nous raconte sa vie, mais pourquoi ? A-t-il quelque chose à nous avouer ? On ne le saura qu'à la fin, mais là n'est pas l'essentiel.

Dès les premières pages, nous sommes plongés dans son enfance, une enfance à la campagne dans la moitié du 20ème siècle. Enfant unique et solitaire, tourné vers l'introspection et la nature, il réalise vite que sa vocation sera d'être au service des autres (il se sent appelé à la sainteté). Se qualifiant lui-même "d'handicapé du coeur" et étant incapable de jouir (il est l'équivalent de frigide pour un homme, maladie assez rare) il refuse de fonder une famille et ne peut vivre les relations sentimentales que comme une substitution de l'amour maternel qui restera toujours fondateur de ce qu'il est.

Ce personnage nous devient vite très cher et très proche. Sa vie défile ainsi devant nos yeux, scandée par les grandes étapes de toute vie humaine : service militaire, premier travail, relations sentimentales. Une vie également fortement marquée par les décès dans le premier degré familial : la maman adorée d'abord, bien plus tard le père aimé malgré sa rigidité et la grand-mère, dernier lien avec la famille. Cette vie est décrite dans son époque, et l'auteur excelle dans cet exercice nostalgique de faire revivre le passé et les grands changements qui ont eu lieu dans la deuxième moitié du 20ème et le début de notre siècle.

Comme Kinbote j'ai beaucoup aimé la période bouddhiste du héros et la description amusante de cette petite communauté. Le monde scolaire, en particulier des PMS (soutien psychologique) est aussi décrit de façon très fine.

Il restera de cette lecture le sentiment d'un beau voyage dans le passé d'un personnage qui somme toute nous ressemble et inspire beaucoup de tendresse. Et le plaisir d'avoir revisité une époque qui nous est proche et lointaine à la fois, un plaisir délicieusement nostalgique. Quant au choix par l'auteur de ce très beau titre, l'interprétation en est laissée au lecteur.

Saule - Bruxelles - 52 ans - 26 octobre 2014