La troisième révolution industrielle
de Jeremy Rifkin

critiqué par Gregory mion, le 9 juin 2014
( - 41 ans)


La note:  étoiles
Un programme écologique décisif.
Cet ouvrage de l’économiste Jeremy Rifkin a tout d’un programme. Nourri de propositions concrètes et d’exemples déjà positivement éprouvés, le livre défend la viabilité d’un paradigme post-carbone, c’est-à-dire la possibilité d’un avenir vert, ce qui implique évidemment la modification du modèle économique actuel. Puisque les économies fondées sur les énergies fossiles sont entrées en crise, victimes d’une absence de diversité dans leur fonctionnement, on a observé que la structure des pouvoirs hiérarchiques s’était considérablement affaiblie, ne serait-ce que dans les pays arabes récemment secoués par de significatives révolutions. Ainsi faut-il considérer de plus en plus sérieusement la réalité d’un pouvoir latéral (cf. p. 34), en l’occurrence un pouvoir qui se distribue verticalement selon le principe d’un espace de voisinage mondial. En effet, les nouvelles technologies ont bouleversé les habitudes de communication, tout le monde étant virtuellement devenu le voisin de n’importe qui, et dans la mesure où ceci a déplacé le centre de gravité du pouvoir, on peut à bon droit valider la thèse d’une révolution économique d’envergure. Pour Jeremy Rifkin, la réalisation de cette révolution repose essentiellement sur un facteur : la capacité de comprendre la complicité entre les nouveaux moyens de communication et l’exploitation des nouvelles énergies. Partant de ce principe, on devrait être capable de motiver des économies émergentes, et par conséquent privilégier des pratiques coopératives telles que le co-voiturage ou l’hospitalité (cf. p. 179), véritables piliers d’un « entreprenariat social » et d’une « conscience empathique ». En d’autres mots, si la norme consistait autrefois à exclure, il semblerait que les nouvelles pratiques économiques avantagent un effort d’inclusion, voire un souci d’intégration, ce que l’on peut éventuellement expliquer par la gratuité des énergies renouvelables, le vent et le soleil n’étant pas des propriétés au sens classique du terme (cf. p. 166).
Mais pour l’heure, l’ensemble du travail reste à faire, et l’auteur est conscient du décalage entre les bénéfices de la théorie et les réalités complexes de son application, notamment en ce qui concerne l’incapacité politique de coopérer quand il s’agit de sauver le monde (cf. p. 48). Ceci tend à prouver, une fois de plus, que les grandes initiatives ne pourront aboutir qu’en étant d’abord instruites dans la sphère locale. Pour l’heure, donc, nous en sommes à l’étape de la « facture entropique » (cf. p. 42), à savoir que nous payons l’énergie dépensée au cours des deux dernières révolutions industrielles. Dans l’état actuel des choses, cette facture se traduit par une augmentation inquiétante des températures, d’où l’importance de réduire au plus vite les émissions carboniques, auquel cas nous pourrions précipiter la disparition de la civilisation humaine, comme nous avons déjà précipité l’extinction de plusieurs vies animales. Il y a donc une réelle nécessité d’abandonner les vieilles feuilles de route, parce que ce sont pour l’essentiel de mauvais réflexes qui font que nous ne parvenons pas à correctement envisager les énergies renouvelables. Ces dernières sont partout, elles sont en quelque sorte à l’air libre, mais les habitudes bureaucratiques ont tendance à centraliser les problèmes, si bien que nous créons des enclaves autonomes qui ralentissent les processus ou qui confisquent les solutions (cf. p. 100).
Très concrètement, J. Rifkin établit la possibilité d’un nouveau récit économique en s’appuyant sur des propositions tout à fait accessibles. En premier lieu, il suggère de penser chaque futur site immobilier à l’instar d’une mini-centrale électrique, chacune devant être pourvue d’une technologie intelligente de stockage afin de redistribuer les excédents énergétiques et de limiter les fluctuations naturelles. À terme, la multiplication de ces espaces immobiliers devrait permettre la naissance de « régions biosphériques », améliorant de la sorte les archétypes du lotissement ou du gratte-ciel. Il faut savoir que la ville de San Antonio, au Texas, a entamé depuis cinq ans un programme qui répond entièrement aux exigences du paradigme post-carbone (cf. p. 115). Il faut savoir aussi que le Parlement Européen s’est officiellement engagé pour la Troisième Révolution Industrielle en mai 2007. Par conséquent, outre les modifications formelles qui se dessinent en économie, c’est toute la pensée d’un renouvellement des structures anthropologiques qu’il convient de mettre en place, et ceci commence à se manifester avec l’apparition d’activités humaines totalement inédites (voitures électriques, jardins urbains communautaires, consommation révisée, etc.). De manière sous-jacente, on devine aussi qu’il conviendrait de repenser les programmes d’enseignement. Avec l’urgence du glissement anthropologique qui se profile, l’école pourrait se donner une chance de sortir de sa sclérose (cf. pp. 325-364).

Et de fait, le récit de la troisième révolution industrielle est de plus en plus tangible car on saisit mieux comment ses divers éléments convergent et comment ils donnent naissance à une nouvelle « conversation économique » (p. 196). L’affirmation grandissante de ce récit marque clairement la nécessité de changer les repères politiques. Quand on écoute les jeunes générations, on se rend compte que le clivage traditionnel droite/gauche a perdu du terrain. Formés aux impératifs du web, les jeunes adultes préfèrent regarder le découpage politique autrement : ils expriment une différence entre une gestion centralisée et autoritaire, puis une gestion de distribution et de coopération. Étant donné que les constituants de la troisième révolution industrielle s’appuient sur un modèle fort de collaboration, ceci induit des vertus politiques incontestables. Non seulement on peut concevoir des perspectives de relance économique, mais on peut encore supposer une coalition entre les syndicats (majoritairement à gauche) et les PME (majoritairement à droite). Il ne s’agit de rien d’autre que d’un potentiel renforcement de l’axe du pouvoir latéral. Or nous observons déjà les premières conséquences de ce pouvoir latéral en gestation : le lobby énergétique de la seconde révolution industrielle est en train de s’essouffler. Les contemporains les plus fortunés sont pour la plupart des industriels « propres », à savoir qu’ils sont sensibilisés à l’utilisation et à l’optimisation des énergies renouvelables, par opposition, évidemment, aux anciens industriels qui ont bâti leur fortune sur les énergies fossiles (p. 228).
Les ressources de l’économie verte sont appelées à se continentaliser, et, à terme, on devrait pouvoir parler d’une seconde Pangée, en l’occurrence nous devrions assister à l’apparition d’un grand continent culturellement dynamisé par les principes énergétiques novateurs (cf. p. 234). On peut donc se projeter avec plus ou moins de sérénité vers un futur où seront appliqués des modèles de gouvernance continentale. En outre, les énergies renouvelables ont aussi pu servir de ré-enchantement politique. En effet, lors de la crise pétrolière de 1973, les États-Unis avaient atteint le point culminant de la calamité au cours de la décennie écoulée (assassinats de John. F. Kennedy, de Bobby Kennedy et de Martin Luther King, guerre du Vietnam et chômage). Plus tard, le président Jimmy Carter devait souligner la trop grande dépendance de son pays à l’égard du pétrole. On entendra ainsi dans les discours de Carter les prémisses d’une économie verte et on verra dans ses actes les indices d’un changement décisif (cf. pp. 257-8).
La réalité des énergies renouvelables, c’est qu’elles sont traitées localement et partagées latéralement, alors que les énergies fossiles sont centralisées et distribuées de façon verticale parce qu’elles constituent des ressources économiquement élitistes (cf. p. 263). La nature des énergies renouvelables sous-entend un facteur incontestable de collaboration et de conscience empathique. De la sorte, il n’est pas impensable de prédire un « réalignement politique » intracontinental (p. 266). Les orientations du pouvoir vont peu à peu se désintéresser des questions de géopolitiques afin de se tourner plutôt vers une « politique de la biosphère » (p. 267), c’est-à-dire que la politique va se concentrer sur tout ce qui se passe entre le fond des océans et l’extrême limite de l’espace cosmique, parce que c’est à l’intérieur de cet espace immense que se déterminent les principes du maintien de la vie sur Terre. Autrement dit nous avons l’opportunité de réfléchir aux modalités d’une politique du vivant. Cette biopolitique fonctionnerait comme un gouvernement de collaboration en vue de préserver tous les écosystèmes interdépendants. Certes il faudrait quand même exposer les choses dans les termes d’un « biopouvoir » pour reprendre la terminologie de Michel Foucault, mais ce pouvoir n’a strictement aucun rapport avec la domestication des individus ou toute autre forme de contrainte disciplinaire, il est au contraire ancré dans le souci des agrégats naturels, dans le souci d’améliorer la concordance entre toutes les formes du vivant, si bien que le biopouvoir déborde sa fonction basique de pouvoir pour devenir une méthode régulatrice ayant pour mission d’entretenir la vie.

En dernier lieu, afin de comprendre les enjeux ultimes de la troisième révolution industrielle, il est utile de s’attarder sur la proximité structurelle des lois de l’énergie et des fonctions économiques. Depuis la découverte des lois de la thermodynamique, on a pu résumer l’activité économique avec davantage d’acuité : nous prélevons dans la nature des portions d’énergie de faible coefficient entropique, puis nous les transformons en ressources nécessaires mais provisoires (cf. p. 285). Selon le physicien allemand Rudolf Clausius qui a inventé le concept en 1868, l’entropie désigne ici l’énergie qui n’est plus exploitable (cf. p. 278). En tout état de cause, cela signifie que l’économie, en tant qu’elle doit être dorénavant tributaire de l’espace des écosystèmes et d’une temporalité réduite vis-à-vis des énergies fossiles, n’est plus réductible au seul phénomène de la main invisible chère à Adam Smith et qui régulerait les marchés de l’intérieur. Dans la perspective avérée d’une économie verte, c’est d’emblée la manière dont on va continuer à appréhender les énergies renouvelables qui va orienter la longévité de cette économie innovante. Reste à savoir comment nous allons apprivoiser sur le long terme ce nouveau paradigme économique. Certains seraient peut-être tentés d’y voir un écho d’économie primitive, trop naturalisée et pas assez artificielle pour ainsi dire, ce qui supposerait qu’il faille éliminer ce modèle fondé sur plusieurs repères archaïques. Les sociétés industrialisées ne seraient tout simplement pas en mesure de supporter une économie où l’échange des biens s’appuierait sur des collectifs plutôt que sur des relations individuelles. À l’époque où les réseaux sociaux ont tendance à se transformer en exhibition de valeurs individuelles, cette thèse n’est pas à exclure sur la durée. En revanche, de façon plus optimiste, on peut avancer que l’économie verte représente un moyen inespéré de conserver l’équilibre avec l’environnement, posant d’une part l’hypothèse qu’il est possible de remanier en profondeur l’ensemble du parc industriel mondial en fonction des principes distributifs et coopératifs, et d’autre part qu’il est de plus en plus évident que cette économie incarne un champ de réflexion sur le devenir de tous les êtres vivants.
Les résultats de pratiques économiques classiques sont du reste sans appel : il y a un déséquilibre entre ce que nous créons comme produits temporaires et les pertes que cela engendre. Les secondes sont beaucoup plus importantes que les premiers, ainsi la civilisation ne fait que se diriger vers un épuisement total de ses ressources. Pire encore, les vieux piliers théoriques de l’économie des Lumières encouragent le libéralisme le plus actif à l’égard du marché, postulant que l’action régulatrice de la main invisible finit invariablement par offrir un progrès matériel exponentiel (cf. p. 288). Il s’agissait d’une vision exaltée de l’économie, une vision où tout potentiel d’anéantissement des ressources était exclu. Ceci étant, à ce jour, la productivité exacerbée ne fait qu’augmenter les pertes entropiques. Les émissions de carbones suscitées par les énergies fossiles ont conduit à des changements climatiques préoccupants (cf. p. 293). L’énergie dépensée est en fin de compte supérieure à la capacité d’absorption de la biosphère. Or, puisque les liens entre l’énergie et la pratique économique sont étroits, l’épuisement de la biosphère ne pourra qu’entraîner un crash économique d’envergure si nous ne modifions pas nos postulats existentiels. Très pragmatiquement, J. Rifkin nous montre quelles sont les erreurs à ne pas commettre dans l’optique d’un passage obligé à l’économie propre (cf. pp. 295-301).