Voyageurs en souffrance
de Mavis Gallant

critiqué par Dirlandaise, le 14 avril 2014
(Québec - 64 ans)


La note:  étoiles
Ces pensées, ces souvenirs...
Christine, une jeune femme allemande, se rend à Paris avec son amant Herbert, un ingénieur divorcé. Berti, le fils d’Herbert les accompagne. Le voyage de retour s’avère un véritable cauchemar en raison de la canicule, de l’attitude des employés d’hôtels et de gares et aussi en raison de l’attente interminable qu’ils doivent supporter due à un changement d’horaire imprévu du train devant les ramener chez eux. Christine s’efforce d’être aimable avec Berti mais le gamin lui tape sur les nerfs. Il est exigeant, geignard bref un véritable enfant gâté. Elle ne tarde pas à réaliser que cette courte escapade à Paris n’est en fait qu’un prétexte de la part d’Herbert pour constater de visu comment elle réussira à établir une relation d’amitié avec son fils. Dans le wagon, les autres passagers s’avèrent difficiles à supporter : une vieille dame n’arrête pas de manger et un Norvégien la regarde lubriquement. Mais le pire pour Christine, c’est qu’elle possède le don de lire dans les pensées et elle reçoit des informations sur la vie des gens se tenant près d’elle. Ces pensées, ces souvenirs la poursuivent et elle n’arrive pas à y échapper malgré tous ses efforts.

Merveilleuse nouvelle de Mavis Gallant dont le talent ne cesse de m’éblouir. Elle fait bien ressortir le côté pénible de ce voyage en train et les relations tendues s'installant peu à peu entre les deux amants. L’enfant constitue un obstacle de taille avec lequel Christine doit composer. Le récit des souvenirs de certains voyageurs ajoute un côté surréaliste à cette courte nouvelle. Encore une fois, la construction est impeccable, caractéristique de cette écrivaine admirable dont la lecture ne cesse de m'enchanter.

"L'époque d'Adolf...
Durant le silence qui suivit, il scruta chaque visage l'un après l'autre, d'un air triste et accusateur, comme un chien qu'on va abandonner ; la pause lourde de reproches et le regard canin durèrent si longtemps qu'on aurait entendu une pensée voler. D'ailleurs, Christine en saisit quelques-unes, en effet : c'étaient des pensées qui craquaient, comme craque une vieille chaise. Ils étaient tous là à retenir leur souffle et leurs pensées s'agitaient en craquant : "Seigneur, mais où cela va-t-il nous mener de parler de ces choses-là ?" Le chef de groupe se sentit enfin obligé de finir sa phrase parce qu'ils ne pouvaient pas continuer ainsi à retenir leur respiration, surtout ceux qui étaient corpulents et vite essoufflés.
...fût pour l'art un triste temps dans ce pays."