Les nouveaux Robinsons
de Ludmila Petrouchevskaïa

critiqué par Myrco, le 7 avril 2014
(village de l'Orne - 68 ans)


La note:  étoiles
un univers étrange plutôt glaçant
Ludmila Pétrouchevskaïa est donnée comme un des écrivains phares de la littérature russe contemporaine. Née en 1938, interdite de publication pendant 10 ans sous le régime soviétique, elle dut attendre la chute de celui-ci pour connaitre le succès avec un court roman "The times : Night" paru en 1992, ouvrage figurant au programme de plusieurs universités et qui serait considéré comme l'un des plus importants du XXème siècle. Récompensée par des prix prestigieux, elle a reçu en 2010 (ce qui est assez exceptionnel de la part des américains) le World Fantasy Award pour une sélection de ses nouvelles dont certaines figurent dans cette anthologie de ses "incontournables" que nous offrent les éditions Christian Bourgois.

Il s'agit de seize nouvelles issues de quatre recueils différents (*) dont certaines relèvent en fait du conte. Ecrits dans une langue simple, parfois familière, ce sont des textes courts, très concentrés, voire très courts (2 à 5 pages pour certains), parfois trop, à mon goût, pour qu'on ait le temps d'y pénétrer et de s'en imprégner.

L'univers de Petrouchevskaïa est un univers sombre, glaçant où rôdent tous les fléaux et les peurs de la période soviétique (voire post-soviétique) : la guerre et le souci des parents de soustraire les fils au service militaire, le froid, les restrictions alimentaires, l'alcoolisme, la corruption, les agressions sexuelles, l'exiguïté des appartements communautaires... Les personnages souffrent souvent de solitude: veufs ou veuves, orphelins, femmes isolées devant assurer la charge d'un enfant dans des conditions précaires. Il n'est pas rare qu'ils vivent dans l'angoisse d'une menace mal ou non identifiée.
Certaines histoires peuvent être réalistes, faire appel à l'absurdité des rêves, mais la plupart évoluent dans un ailleurs plus subtil, assez flou, étrange, une sorte de tunnel de passage réversible entre le monde des vivants et celui des morts, où les deux se côtoient, entre réalité et fantasmagorie intimement mêlées. La frontière n'est jamais étanche et tout se passe parfois comme si une réalité sortie on ne sait d'où venait s'incruster dans la réalité quotidienne puis disparaissait.
Petrouchevskaïa met aussi en scène la noirceur humaine, cruauté pour cruauté dans "Vengeance", jusqu'à la barbarie lorsqu'il s'agit de sauver sa peau ("Hygiène") ; elle évolue parfois dans un registre magique un peu loufoque qui fait penser à certaines nouvelles de Gogol ("Le secret de Mariléna").
Pourtant, on trouve çà et là quelques notes d'espoir, soit qu'un hasard merveilleux fasse bien les choses ("Le père"), soit que les individus finissent par trouver en eux une capacité de rebond.

Bref Ludmila Petrouchevskaïa est incontestablement dotée d'une imagination féconde, d'un univers très personnel au service d'histoires fortes, étranges et déroutantes. Est-ce à cause de cette forme d'étrangeté dérangeante, chez moi génératrice d'un certain malaise, que je n'ai pas été vraiment séduite?

(*) Les quatre recueils dont sont tirées ces nouvelles publiées entre 1991 et 2010 sont : «Chants des slaves de l'Est", "Allégories", "Requiems" et "Contes de fées".