La Magicienne de Ryūnosuke Akutagawa

La Magicienne de Ryūnosuke Akutagawa

Catégorie(s) : Littérature => Asiatique , Littérature => Nouvelles

Critiqué par Myrco, le 15 mars 2014 (village de l'Orne, Inscrite le 11 juin 2011, 68 ans)
La note : 5 étoiles
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Mauvaise pioche ?

J'attendais beaucoup plus de la découverte d'Akutagawa auréolé du prestige du prix littéraire créé en son honneur.

Ce recueil de cinq nouvelles inédites, écrites essentiellement entre 1916 et 1920, m'avait pourtant paru devoir constituer une bonne approche dans la mesure où il présentait un éventail de genres.

La plus longue de ces nouvelles (?)-81 pages- " La magicienne", nous introduit dans l'univers du surnaturel. Il s'agit d'une histoire d'amour contrarié entre deux jeunes gens victimes des pouvoirs maléfiques d'une vieille sorcière. La quatrième de couverture fait état d'"une atmosphère fantastique non dénuée d'humour ". En effet, si le recours à quelques effets appuyés, convenus et j'oserai dire, quelque peu grand-guignolesques peut faire sourire, je ne suis pas sûre que cela ait été l'objectif de l'auteur si j'en juge par sa référence à Poe notamment. Le problème est qu'à aucun moment, je ne suis rentrée dans cette histoire, à aucun moment je n'ai éprouvé cette angoisse que savait si bien nous insuffler son illustre modèle. De plus, l'insistance maladroite à nous convaincre de la possibilité de phénomènes surnaturels dans le contexte quotidien d'un Tokyo du siècle dernier, dans de longs (trop longs) préliminaires, me semble jouer paradoxalement a contrario du but recherché.

Par ailleurs, à l'exception de la dernière nouvelle "Automne", texte mélancolique dont l'héroïne passe à côté de son bonheur pour l'amour de sa sœur (? je ne suis pas sûre d'avoir saisi toutes les subtilités de son comportement) et qui échappe à cela, je n'ai guère apprécié cette façon de créer toutes sortes d'écrans entre le lecteur et l'histoire contée, d'où, à mon sens un effet de mise à distance. De fait, le plus souvent, Akutagawa se pose en transmetteur du récit d'un autre narrateur sans pour autant s'effacer derrière lui, quand il n'est pas l'homme qui a vu l'homme qui a vu l'ours (cf "Le mari moderne").

Finalement, les trois premières nouvelles (*) me semblent beaucoup plus intéressantes en ce qu'elles témoignent d'une époque bien particulière de l'histoire du Japon, le début de l'ère Meiji (**), où l'on vit ce pays basculer à marche forcée de la tradition à la modernité.
"Les poupées" en est une jolie illustration, frappante, chacun des personnages incarnant une posture différente vis à vis de cette "évolution", selon son degré de résistance ou d'adhésion à cette occidentalisation.
"Un crime moderne", confession d'un crime avant suicide, nous plonge dans le tréfonds de l'âme humaine. Un homme découvre que son acte criminel qu'il croyait justifié par une aspiration noble (le bonheur de la femme aimée) a obéi, en réalité, à un mobile beaucoup moins avouable. C'est un texte assez étonnant, en ce sens que dépouillé de tous les éléments qui le situent dans son contexte japonais et l'identifient comme tel, il aurait pu tout aussi bien, selon moi, sortir de la plume d'un Maupassant; on y sent, pour le moins, l'influence très forte de la littérature occidentale dont Akutagawa était imprégné: intéressant, mais ne répondant pas forcément à l'envie de certains lecteurs occidentaux de toucher à l'essence de la culture et de l'esthétique japonaise.
"Un mari moderne" s'avère peut-être la plus significative des trois nouvelles. Ce texte met en scène une élite cultivée, ayant séjourné en Europe, mais devenue mal à l'aise, parfois déchirée entre deux cultures. Ainsi en est-il du vicomte Honda, autrefois formaté par l'Occident et que l'on retrouve exprimant la nostalgie de l'époque passée. Plus encore,incarne cela, le personnage de Miura, tourmenté, décalé, au centre d'une confrontation étonnante entre tradition et modernité, tant dans sa manière de vivre que dans ses valeurs:
"Miura, vêtu d'un kimono de soie de qualité et trônant sous le portrait de Napoléon, (lisant)"Les Orientales" de Hugo..."dans un cabinet de travail aménagé à l'occidentale qui "faisait songer au son d'un instrument de musique désaccordé";
Miura, qui tendait "vers un idéal de pureté(recherchant l'amour dans le mariage)"en contre-pied exact de la tendance matérialiste de l'époque" et qui, paradoxalement, ayant épousé une femme "libérée" paiera le prix de son idéalisme;
Miura encore, qui porte en lui la souffrance de cette rupture de civilisation, comme Akutagawa lui-même, peut-être, qui choisira de mettre un terme à sa vie à l'âge de 35 ans, rongé, entre autres, par la mélancolie.

(*)qui appartiennent d'ailleurs au même cycle (cf préface de la traductrice)
(**)Ere Meiji 1868-1911.

P.S :Je ferai ultérieurement une autre tentative (que j'espère plus convaincante) avec "Rashômon et autres contes", son œuvre, je crois, la plus connue ici.

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