La vague de Hubert Mingarelli, Barthélémy Toguo (Dessin)

Catégorie(s) : Littérature => Francophone , Littérature => Nouvelles

Critiqué par Stavroguine, le 24 février 2014 (Paris, Inscrit le 4 avril 2008, 35 ans)
La note : 7 étoiles
Moyenne des notes : 8 étoiles (basée sur 2 avis)
Cote pondérée : 5 étoiles (21 867ème position).
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Nuit d'escale

Les éditions du Chemin de fer font tout pour qu’on les aime. Ouvrant son catalogue à des auteurs confirmés ainsi qu’à d’autres plus confidentiels, elles proposent de courts textes mis en image par des illustrateurs contemporains, et font ainsi du livre un objet soigné comme une boîte à bijoux, avec son papier cartonné et un élégant rabat qui vient couver le précieux texte.

Hubert Mingarelli, fort de son Prix Medicis pour Quatre soldats et auteur déjà d’une jolie liste d’oeuvres publiées chez différents éditeurs, relève clairement de la première catégorie : le monsieur a de la bouteille. Nous ne l’avions pourtant jamais lu et la soixantaine de pages de La vague nous offrait une belle occasion de combler cette lacune.

Wikipedia nous apprend que Mingarelli réside dans un hameau alpin ; l’action de sa nouvelle se déroule en mer. Le narrateur et Tjaden sont deux marins dont le bateau s’apprête à faire escale à Haïti. Ils rêvent déjà des joies que leur offrira la terre ferme, lesquelles s’incarnent dans la séduisante perspective d’une nuit passée dans un bordel, quand une énorme vague soulève le navire et le coeur d’un gradé. Quand la peur redescend en même temps que les estomacs, le ton monte au cours d’une brève altercation dont il résultera que Tjaden et le narrateur seront consignés à bord. Adieu veau, vache, cochon…

La vague raconte les conséquences de la vague, cette nuit qui aurait dû se passer à bord et dans l’ennui si un guide n’avait proposé à Tjaden et au narrateur de les distraire de leurs rêves de poulets en leur livrant à bord la poule dont ils rêvaient. Par la suite, il ne se passe pas grand chose. On partage quelques rêves, on fume des cigarettes qu'on échange contre des confidences, et même si quelque drame semble survenir, il reste un vague indéfini. Ses suites, s’il y en a, se dévoileront plus tard. Car cette nouvelle ressemble à un épisode qu’on pourrait penser arraché à un ensemble plus long. D’ailleurs, si Mingarelli ne construit pas ses personnages au sens où l’on a coutume de l’entendre, ceux-ci semblent déjà avoir une épaisseur, un passé, des relations les nouent déjà, leur personnalité est affirmée. On les prend comme en cours de route et on les abandonne comme si on avait ouvert un gros roman au hasard, chez le libraire ; un roman que l’on n’aurait fermé que pour passer à la caisse avant de le rouvrir chez soi.

C’est une expérience de lecture étrange mais étrangement plaisante. Le texte est sobre, mais soigné, agréable. Son succès réside pour beaucoup dans l’ambiance que Mingarelli parvient parfaitement à poser, quelque chose où le doux le dispute au rugueux, à la manière d'un mauvais lit quand on est exténué ; l'ADN finalement assez classique, mais toujours efficace de ces histoires de marins qu'on aime tant. Et les très belles illustrations de Barthélémy Toguo contribuent à transposer cette histoire simple dans une atmosphère onirique, presque mystique, avec ces femmes qui ressemblent à des divinités hindoues. Le texte et les dessins s’entrelacent ; ensemble, c’est un très agréable moment qu’offrent les éditions du Chemin de fer, auxquelles on reviendra.

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Grosse nouvelle, avec illustrations

9 étoiles

Critique de Tistou (, Inscrit le 10 mai 2004, 63 ans) - 5 mars 2016

Difficile de définir ce genre d’ouvrage, sous forme d’un petit fascicule, de réalisation très soignée, signé par Hubert Mingarelli et illustré (« vu » est-il écrit) par Barthélémy Toguo. Allez ! Grosse nouvelle !
Grosse nouvelle peut-être, mais dans la pure veine « mingarellienne ». La chose se déroule le temps d’une nuit d’escale d’un bateau à Haïti et ceci concerne essentiellement deux hommes, deux marins amis, Tjaden et le narrateur. Le style enfin, toujours très épuré, à base le plus souvent de phrases courtes (on n’ose dire écourtées !).

« La mer était grise et blanche. Le ciel tombait sur la mer. Le vent soufflait. Alors nous vîmes la vague qui devait nous emporter, Tjaden et moi, plus tard, le lendemain, au moment où peut-être elle touchait Cuba ou la Floride. Comment savoir où elle allait. Elle était haute. Grossman, notre lieutenant, se cala contre la table à carte. Le barreur leva les yeux du compas à peine une seconde, et écarta les jambes. C’était Tjaden. Comprenant que nous avions un mauvais angle, je saisis le pupitre de la radio à deux mains, courbai la tête et attendis. »

Il va y avoir incompréhension, malentendu –oh ! pas bien gros, mais du genre qui vous bousille une relation entre deux hommes – et Tjaden va se retrouver consigné à bord à l’escale qui suit cette vague, à Haïti. Le narrateur va lui tenir compagnie et donner aussi son coup de pinceau au minium. Consignés alors que le projet de descendre à terre allégeait la pénibilité des longs jours passés à bord :

« Mon cœur était léger et dans ma tête tout se mélangeait. Je pensais aux bordels en plein air en même temps qu’aux poulets. Je voyais des lumières sur une hauteur, et en-dessous de ces lumières, j’imaginais l’un de ces bordels dont on nous avait parlé. Je voyais les filles joyeuses assises sur des chaises sous un arbre … »

La suite, c’est la lente dégradation de la relation étroite qui existait entre Tjaden et le narrateur, découpée au scalpel, comme de coutume chez Hubert Mingarelli. Rien n’est laissé au hasard. Tout n’est qu’une succession de faits et ressentis logiques sous le ciel étoilé des Gonaves …
Il faut se souvenir qu’Hubert Mingarelli a commencé sa vie active par un engagement dans la marine. Trois ans après il débarquait. Gageons qu’il a ramené de cette expérience matière à écrire (déjà abordé dans « Océan Pacifique »). Matière à écrire et connaissance du sujet.

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