Le Noeud de vipères de François Mauriac

Le Noeud de vipères de François Mauriac

Catégorie(s) : Littérature => Francophone

Critiqué par Saule, le 30 juillet 2003 (Bruxelles, Inscrit le 13 avril 2001, 52 ans)
La note : 10 étoiles
Moyenne des notes : 10 étoiles (basée sur 15 avis)
Cote pondérée : 9 étoiles (33ème position).
Discussion(s) : 1 (Voir »)
Visites : 22 107  (depuis Novembre 2007)

Là où est ton trésor...

Mauriac, un catho-coincé-un-peu-ringard ? … si, si ça a été dit à mots couverts sur ce site mais je m'insurge : j'ai commencé avec "Le Sagouin" (une merveille), ensuite "Le nœud de vipères" (mon préféré) et maintenant je suis plongé dans "Thérèse Desqueyroux" et chaque fois la même évidence : un chef-d'œuvre. Tant le fond, la forme que le plaisir de lecture : tout est impeccable.

Revenons sur l'histoire : un vieil homme au seuil de la mort écrit une lettre remplie de haine et de fiel à sa femme, désireux de régler ses comptes avec sa famille. Il abhorre cette famille : une engeance de vipères, une meute soudée contre lui, aux basques de sa fortune. Mais le nœud de vipères est tout autant au fond des entrailles de ce vieillard prisonnier de son avarice et de sa haine. Ce vieux dont la seule raison de vivre est de haïr et de se faire haïr, dont l'unique plaisir est de déjouer les complots de la famille et de manœuvrer pour les déshériter : « Et moi, témoin de cette lutte que j’étais seul à savoir inutile et vaine, je me sentis comme un dieu, prêt à briser ces frêles insectes dans ma main puissante, à écraser du talon ces vipères emmêlées, et je riais ».

Réquisitoire contre la famille à héritage, contre la ladrerie et la cupidité qui enchaîne (« Là où est ton trésor, là aussi sera ton cœur »), critique acerbe d'une forme de religion consistant en l'exercice de dévotions convenues, ce roman se lit d’une traite. La trame romanesque est excessivement prenante, et les figures centrales sont fulgurantes et inoubliables.

Un roman noir, désespéré ? Dans un sens oui, ainsi cette tirade à propos de le vieillesse : « Ils ne savent pas ce qu’est la vieillesse. Vous ne pouvez imaginer ce supplice : ne rien avoir eu de la vie et ne rien attendre de la mort. Qu'il n’y ait rien au-delà du monde, qu’il n'existe pas d’explication, que le mot de l'énigme ne soit jamais donné. ». Mais pourtant la grâce est présente de manière fugace dans le récit, par l’entremise de personnes tierces (tel cet épisode touchant où le vieux aperçoit une jeune modiste en train de prier dans l'église de Saint-Germain-des-Prés). Cette grâce touchera le cœur du vieux in extrémis, le glaive de l’évangile avec lequel il tranchera le nœud de vipères qui enserrait son cœur. Cela a effectivement un petit côté « parabole évangélique » mais rien à voir avec le « catho coincé » annoncé. Au contraire : c'est plein de tumulte, de révolte, d'intensité dramatique. Un chef-d'œuvre à l'évidence.

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A la recherche de l’estime perdue.

10 étoiles

Critique de Pierrot (Villeurbanne, Inscrit le 14 décembre 2011, 65 ans) - 23 septembre 2017

Résumé . (Internet)

Le Nœud de vipères est la confession épistolaire de Louis, homme de soixante-huit ans qui se considère comme un vieillard. Il voit sa famille, sa femme, ses enfants et petits-enfants, rôder autour de lui en attendant d'hériter le patrimoine qu'il a accumulé pendant toute sa vie. Il a le sentiment que cette meute n'a d'autre but que de garder ce qu'il a réussi à réunir, mais ne lui a jamais fait l'aumône de cet amour qu'il se croit incapable d’inspirer.
Il veut donc se venger des siens en les déshéritant. Mais sa femme meurt avant lui et sa vision des choses va dès lors profondément changer…
Dans cette confession, Louis parlera de son histoire avec sa femme Isa, de sa mère qu'il détestait parce qu'elle l'aimait trop, et surtout de ses crises de jalousie. C'est un homme torturé qui progressivement évolue pour se rendre compte qu'il est capable d'aimer. Louis n'a pas pu terminer sa lettre, longue d'une centaine de pages, parce qu'il meurt en écrivant le dernier mot « ador… ».
Voici ce que Mauriac écrit dans l'avis au lecteur : « Non, ce n'était pas l'argent que cet avare chérissait, ce n'était pas de vengeance que ce furieux avait faim. L'objet véritable de son amour, vous le connaîtrez si vous avez la force et le courage d'entendre cet homme jusqu'au dernier aveu que la mort interrompt... »


Etonnamment brillant de noirceur, cette œuvre qui laisse des traces comme des coups portés par un nerf de bœuf, ‘veau’ par sa richesse qu’il renferme.

Excellent

10 étoiles

Critique de Vladivostok (, Inscrit le 14 mars 2013, 31 ans) - 17 mars 2013

Je ne connaissais Mauriac qu'en tant qu'homme engagé.
Evidemment, je ne connaissais pas le romancier et me disais que ce bourgeois catholique ne pouvait être qu'austère dans sa manière d'écrire, ce qui m'éloigna donc de sa prose.
Mais, il y a deux jours, je pris ce livre et me mis à le lire. Que dire? Si ce n'est qu'on est pris dès la première page.
L'on s'attache vite à ce vieillard même si, au début, l'on a de lui l'image d'un homme froid dont le coeur est dur.
Mais, au fur et à mesure, l'on voit que c'est un homme blessé. L'enterrement de sa femme Isa révèle la profondeur de ce personnage.
Concernant l'écriture de Mauriac, elle est loin d'être austère, elle est sublime. Après ce livre, j'ai décidé d'enchainer avec "Le Sagouin" et "Thérèse Desqueyroux".

Découverte d'un auteur

10 étoiles

Critique de Plume84 (Faucompierre, Inscrite le 26 août 2011, 33 ans) - 19 août 2012

Dans cette œuvre qui suit les dernières années de la vie d'un vieillard, aigri, avare par passion et peu aimé par sa famille, grâce à un journal écrit pour soulager sa conscience, on est plongé dans l'esprit tortueux du narrateur. Mauriac réussit, le temps de la lecture, à nous transporter en région bordelaise, dans une demeure où les histoires de famille et les drames flottent silencieusement dans l'air.
Je ne connaissais pas la plume de Mauriac, et c'est le premier de ses livres que j'ai l'occasion d'avoir entre les mains ; une très bonne surprise, une écriture fluide, une fin originale, des personnages humainement réalistes, et puis des tournures de phrase frisant avec la perfection :

"Je me hâtais de déplaire exprès par crainte de déplaire naturellement."
"Envier des êtres que l'on méprise, il y a dans cette honteuse passion de quoi empoisonner toute une vie."
"Tu avais d'ailleurs cette insolence de ne jamais regarder les autres, qui était une façon de les supprimer."
"...et parfois le vent imitait, dans les frondaisons, le bruit d'une averse."
"La lune, à son déclin, éclairait le plancher et les pâles fantômes de nos vêtements éparses."
"Les étoiles de l'aube palpitaient encore."
"Le silence est une facilité à laquelle je succombe toujours."
"L'épaule de collines soulevait la brume, la déchirait. Un clocher naissait du brouillard, puis l'église à son tour en sortait, comme un corps vivant."
"Vous ne pouvez imaginer ce supplice : ne rien avoir eu de la vie et ne rien attendre de la mort." (la
vieillesse)
"On ne peut tout seul garder la foi en soi-même."
"Les femmes ne se souviennent pas de ce qu'elles n'éprouvent plus."
"Il n'avait pas le sentiment de la nature parce qu'il était la nature même, confondu en elle, une de ses forces, une source vive entre les sources."
"Deux vieux époux ne se détestent jamais autant qu'ils l'imaginent."
"A travers le vitre où une mouche se cogne, je regarde les coteaux endormis."
"Vous pouvez me vomir, je n'en existe pas moins."
"Une certaine qualité de gentillesse est toujours signe de trahison."
"Nous ne savons pas ce que nous désirons, nous n'aimons pas ce que nous croyons aimer."
"La prairie est plus claire que le ciel. La terre, gorgée d'eau, fume, et les ornières, pleine de pluie, reflètent un azur trouble."
"J'ai été prisonnier pendant toute ma vie d'une passion qui ne me possédais pas. Comme un chien qui aboie à la lune, j'ai été fasciné par un reflet."
"Mais aujourd'hui, je suis un vieillard au cœur trop lent, et je regarde le dernier automne de ma vie endormir la vigne, l'engourdir de fumée et de rayons."
"Nous ne voyons que ce que nous sommes accoutumés à voir."
"Le brouillard était sonore, on entendait la plaine sans la voir."

Intéressant

8 étoiles

Critique de Clacla44 (, Inscrite le 4 mars 2011, 29 ans) - 5 décembre 2011

Bonjour,
Moi aussi j'ai beaucoup apprécié ce livre. C'est mon premier F. Mauriac et au début de ma lecture, j'étais un peu sceptique. Et puis j'ai été embarquée par l'histoire de cet homme, plein de haine envers les siens. L'auteur a su décrire les sentiments de cet homme avec une telle pertinence! Un livre à lire donc.

Acariâtre, mais tellement humain.

9 étoiles

Critique de Millepages (Bruxelles, Inscrit le 26 mai 2010, 58 ans) - 1 février 2011

Il y a un demi-siècle, Louis aimait sincèrement la femme qu'il venait de rencontrer; jusqu'au jour où Isa prononce sur l'oreiller un prénom masculin dans un soupir qui pour Louis ne laisse aucun doute : elle ne se jette dans ses bras que parce que l'autre n'est pas le bienvenu dans la famille Fondaudège.
Depuis ce moment-là, il cultivera sa certitude que sa femme, pas plus que ses enfants, ne l'aime.
Mais aujourd'hui, vieillard malade et accoutumé à l'idée qu'il va bientôt mourir, il rumine sa vengeance : il ne leur laissera rien de l'immense fortune accumulée au long d'une brillante carrière d'avocat. C'est un fils naturel, qu'il ne connaît pas, qui empochera le magot.
En attendant sa fin, il s'amuse de voir ses proches se demander avec angoisse si, quand et combien ils hériteront. Il les déteste, et il met un point d'honneur à se faire détester.
Mais il y a une faille dans son infernal repli sur soi : d'abord le souvenir de 3 personnages aujourd'hui disparus qu'il a franchement aimés, sans avoir pu exprimer ses sentiments à leur égard. Et puis sa petite-fille Janine, qui lui fait penser à ces jeunes disparus, qui est aussi la seule à essayer de le comprendre et qui parviendra à lui faire réviser un petit peu ses jugements sans concession de l'âme des autres membres de la famille.
Une étude très fouillée des tréfonds de l'âme humaine !

Au centre du noeud se trouve l'Amour

10 étoiles

Critique de Garance62 (, Inscrite le 22 mars 2009, 55 ans) - 14 décembre 2009

Une écriture d'un classicisme exquis, un émerveillement des mots, une langue précieusement juste.
Un monde où j'ai follement aimé mettre les yeux mais où je n'aurais pas aimé mettre les pieds.
Je n'éprouve pas le besoin de résumer le livre après tant de bonnes critiques, seulement écrire ce que j'ai ressenti, ce que j'en ai retenu.
Il aura suffi de quelques minutes, d'un aveu sur un amour passé pour faire basculer la vie de Louis dont la femme ne l'épouse -pensera t'il toute sa vie- que par dépit, puisque l'autre, celui qu'elle aimait auparavant n'était pas le bienvenu dans la famille.

Dès lors, Louis va se draper de tout ce qui peut conduire un homme à la solitude profonde, celle sans amour. Sa seule richesse, il va la chercher là où elle n'a aucun sens : dans la possession des biens.

Il est poignant de voir combien les décades qui passent vont creuser un immense fossé entre Louis, sa femme et ses enfants. Il est bouleversant de constater à quel point les paroles vraies, celles des sentiments, quand elles sont retenues, creusent un puissant mal-être entre des gens qui auraient pu s'aimer.

François Mauriac tisse magnifiquement le portrait d'un homme dont tout pourrait porter à croire qu'il est d'une vilenie profonde. Mais la vie est longue...

L'auteur s'attaque ici aussi à la petitesse de la religion, religion de l'amour s'il en est à l'origine mais dont on voit ici la plus mauvaise utilisation, la pire, celle des convenances. Le cœur n'y est pas à sa bonne place.
Un livre magistral. A lire, à proposer à lire et à relire.

Psychanalytique.

10 étoiles

Critique de Bastien N. (, Inscrit le 28 septembre 2009, 27 ans) - 13 octobre 2009

Ce qui frappe de prime abord dans "Le nœud de vipères", c'est le talent qu'a Mauriac pour dépeindre la psychologie de ses protagonistes. Le roman prend la forme d'une confession, celle d'un personnage détestable, d'un vieil avare méprisant, sarcastique et paranoïaque. Ce barbon abhorre sa propre famille, sa femme, ses enfants, ses gendres. Sentant la mort venir, il décide de les priver définitivement d'héritage.
Malgré la morbidité du roman, on ne peut s'empêcher de poursuivre sa lecture, qui semble avoir une fonction catharsique puisqu'il s'agit avant tout d'un roman "initiatique". Comme je l'ai déjà écrit, le principal attrait du "Nœud de vipères" est la personnalité des personnages, complexes, contradictoires, qui comportent de multiples facettes.

En bref, "Le nœud de vipères" comporte un aspect tellement psychanalytique qu'il vous purge, vous apaise et vous dispense d'aller consulter un psy.

Attention, chef d'oeuvre!

9 étoiles

Critique de Megamousse (, Inscrit le 17 juin 2009, 34 ans) - 11 août 2009

Hop hop une petite critique sur un livre que j'ai refermé tantôt, et que j'ai A-DO-RÉ! Eh ouais comme quoi même dans les classiques on peut se faire plaisir. Je suis heureux de me faire la réflexion (presque) à chaque fois.

Attention, chef d'œuvre.

Très brièvement pour situer, cet ouvrage est écrit sous la forme d'une confession à la 1ère personne, ce qui lui confère d'emblée une certaine originalité. Mais bien loin d'être mono-stylistique, il est impressionnant de voir comme l'auteur parvient à jongler avec les genres et à passer au fil des pages de l'épistolaire au romanesque. Du grand art.

L'histoire se déroule à la fin du 19ème siècle et se poursuit sur le début du suivant.

Le personnage central est un vieil homme malade et acariâtre, avocat autodidacte richissime, qui sentant sa fin proche décide d'expier sur des pages blanches son aigreur à l'égard de sa propre famille...(et plus généralement son profond mépris à l'égard du genre humain, les bigots en tête de peloton).

Tout le monde semble être contre lui, lui, lui, lui...le notable incompris. Tout le monde n'en veut qu'à son fric. A ses yeux, son épouse, ses enfants, et ses petits-enfants ne sont qu'une fange embourgeoisée, un ramassis de petits êtres véreux et cupides, attendant impatiemment sa mort et par là, l'héritage colossal que le protocole légal de succession devrait leur léguer. Tout du moins s'il y consent... ce qui n'a pas l'air d'être gagné à la lecture des premières pages. Pire, le vieillard fomente méticuleusement sa vengeance, qui se consommera glacée.

Parler davantage relèverait du spoiler, je vous laisse donc poursuivre de vous-même.

Bien que l'Avarice et la Cupidité soient des thématiques assez banales pour la littérature de cette époque (lesquelles thématiques se trouvaient déjà plusieurs siècles auparavant dans les pièces de Molière notamment), Le nœud de vipères se démarque de ses pairs de par son style d'écriture, tout d'abord, et par la profondeur et la complexité du personnage d'autre part.

Sur le premier point, très honnêtement, j'ai rarement vu une plume aussi bien maîtrisée que celle de Mauriac, certaines phrases sont... parfaites! Elles devraient être encadrées et accrochées au mur comme des pièces de collection. Les rares descriptions sont des modèles de métaphores, ça vend du rêve.

S'agissant du vieil homme grabataire, je ne peux vous en dire trop évidemment, mais sachez simplement qu'il n'est pas juste un vieux con (il l'est quand même un peu, hein). Vous apprécierez son évolution au fil de l'intrigue.

Bref. Un classique à dévorer sans attendre (il se lit vite en plus). Vous m'en reparlez au point final, je suis sûr que vous ne serez pas déçus.

Mauriac

10 étoiles

Critique de Medusa (, Inscrite le 19 août 2007, 55 ans) - 19 août 2007

le noeud de vipères est génial, quel style! Je trouve que l'écrivain est un peu morose mais très vite il nous captive ! j'ai lu tous les Mauriac et aucun ne m'a déçu

Relire un chef-d'oeuvre...

10 étoiles

Critique de Saint Jean-Baptiste (Ottignies, Inscrit le 23 juillet 2003, 81 ans) - 7 mai 2006

Relire un livre ? Est-ce bien raisonnable ! Alors que la pile des livres à lire se rapproche dangereusement du plafond !

Mais quel bonheur ! Je viens de relire, plus de 50 ans après, Le Nœud de Vipères. J'avais souvent relu du Mauriac : Le Mystère Frontenac, Thérèse Desqueyroux, Le Sagouin... mais jamais Le Nœud de Vipères. Par crainte d'être déçu ? Non, peut-être plutôt, par respect des choses sacrées !
Et puis aussi parce que j'ai un jour prêté mon édition originale, et on ne me l'a jamais rendue ; et lire du Mauriac en Poche, ce serait un peu comme écouter Mozart joué sur un accordéon...

Quel bonheur ! Quelles sensations extraordinaires !
Il y a 50 ans, j'étais tombé en arrêt sur certaines pages. Je me souviens que j'essayais de les retenir par cœur ! Et aujourd'hui ces mêmes pages m'ont encore subjugué !
Il y a notamment tout le premier chapitre : c'est un monument ! Une déclaration d'amour incroyable ! Elle est écrite par un vieux monsieur au seuil de la mort et qui revit ses premiers amours avec "Isabelle, la jeune fille odorante des nuits de Bagnère" : c'est pathétique ! En plus de 50 ans de lecture je n'ai jamais rencontré un personnage aussi lucide, aussi triste, aussi solitaire que ce vieux bonhomme.
Ce qui m'étonne le plus aujourd'hui, c'est que ce livre m'ait fait tant vibrer quand j'avais 17 ans. J'ai le souvenir d'avoir été à cet âge là, un gamin complètement idiot (eh ! oui, comme le dit le poète, le temps ne fait rien à la chose...) ! Comment pouvais-je comprendre quelque chose de la tragique confession de ce vieillard ?
Quand il écrit à sa femme :
- Pourquoi ne me parles-tu pas ? pourquoi ne m'as-tu jamais parlé ? (...) Cette nuit, il me semble que ce ne serait pas trop tard pour recommencer notre vie (...) Si je te voyais entrer dans la chambre le visage baigné de larmes ? (...) Si je te demandais pardon ?...
Je me souviens exactement de l'effet que ces pages avait produit sur moi quand j'avais 17 ans : c'était la même émotion qu'aujourd'hui.
Et ici encore :
- "...Je ne crois pas en ton enfer éternel mais je sais ce que c'est d'être un damné sur la terre, un réprouvé, un homme qui où qu'il aille, fait fausse route ; un homme dont la route a toujours été fausse (...) Isabelle, je souffre. Le vent du sud brûle l'atmosphère. J'ai soif ! ...des millions, mais pas un verre d'eau fraîche" !
Et puis, comme bien souvent chez Mauriac, la nature s'en mêle pour encore dramatiser les choses :
- ...Et soudain vers trois heures après minuit, cette bourrasque, ces roulements dans le ciel, ces lourdes gouttes glacées. Elles claquaient sur les tuiles au point que j'ai eu peur de la grêle ; j'ai cru que mon cœur s'arrêtait.
A la lecture de ces lignes, je ressentais autrefois la même vibration qu'aujourd'hui !

Je me souviens qu'avant, les braves gens qui se chargeaient de notre éducation, déconseillaient de lire Mauriac :
- Il n'a engendré que des monstres, disait-on ! Cet homme, dont le cœur est un nœud de vipères, est un monstre ! ...Comment est-il possible de dire ça !
Ce sont les circonstances de la vie, les malheurs, les égoïsmes, qui créent des situations monstrueuses. Les personnages de Mauriac se débattent désespérément contre leur sort. C'est le destin qui les façonne et qui les écrase impitoyablement !
J'ai le livre en main, et je ne vois pas une page, pas un paragraphe, pas une ligne qui ne soit chargé d'une émotion pathétique et je n'ai jamais trouvé ailleurs des personnages aussi chargés d'humanité que dans ce roman.

Et puis, comme souvent chez Mauriac, il y a un petit personnage merveilleux, qui parcourt le récit, sans vraiment y participer. Ici, c'est Marie, la petite Marie, cette enfant morte il y a plus de trente ans, qui vient hanter les souvenirs de son vieux père et lui arracher des larmes. Son vieux père, ce "monstre", qui a un nœud de vipères à la place du cœur, est en réalité un être vibrant d'humanité...
Hier soir, en relisant ce roman, je suis entré, comme à 17 ans, avec ce vieux monsieur dans la cuisine de Calèse. Ce vieux solitaire voulait parler à quelqu'un. Il était intimidé ; comme tout son entourage, les serviteurs le regardaient comme un ennemi. Il a fini par demander à la cuisinière des nouvelles de sa fille et la vieille femme lui a répondu d'un ton amer :
- Monsieur sait bien que ma fille est morte il y a 10 ans !
Alors, j'ai vu le vieux monsieur quitter la cuisine et aller s'installer pour souper tout seul dans la grande salle à manger ! Et hier soir, comme quand j'avais 17 ans, j'ai été pris d'une infinie pitié pour ce vieillard !

Le dernier chapitre du roman est d'une force inimaginable : on y voit la petite-fille du vieillard, qui vient d'être délaissée par son mari, rejoindre son grand-père dans sa retraite solitaire de Calèse au milieu des vignes.
Ces deux êtres se rapprochent, s'échangent leurs confidences et le vieil homme trouve enfin quelqu'un qui cherche à le comprendre. Cette finale du livre s'annonce comme une rédemption et donne au roman une dimension qui le porte au sublime.

Tous les Mauriac ne sont pas aussi bons ; mais celui-ci, Le Nœud de Vipères, est, selon moi, un chef d'œuvre absolu de psychologie et est un sommet de la littérature française.

Alors, oui, relire un livre, un bon livre, 50 ans après, c'est un vrai plaisir, c'est un grand bonheur, et tant pis pour les livres en attente, ils attendront bien encore un peu !

« Un homme ça ne pleure pas. Un homme c’est fort ! »

10 étoiles

Critique de C.line (sevres, Inscrite le 21 février 2006, 39 ans) - 14 mars 2006

On m'avait dit : "Mauriac tu n'aimeras pas!". Mais "le noeud de vipères" m'attirait. Comme je suis contente d'avoir suivi mon instinct! Quel bonheur!
Mauriac c’est avant tout une rédaction impeccable. C’est aussi une gamme de personnages de grande précision. Louis en est l’exemple : il est un homme qui a cherché à se faire aimer sans voir que l’amour vrai était devant lui : celui de sa mère. Finalement, Louis se résigne à n’être pas quelqu’un d’aimable. Il va s’enfermer dans ce personnage acariâtre, solitaire, peu loquace et avare qui lui évitera tout contacts humains… puisque les hommes sont si décevants !
Contrairement à beaucoup donc, je ne définirais pas Louis comme un réel "méchant". Lui même se plait à se définir comme tel mais j'ai plutôt l’impression d'un homme profondément malheureux. Enfermé dans une incroyable solitude qui joue de cruauté pour qu’enfin ceux qui l’entourent le voient … pour qu’il existe !
Louis livre, au seuil de sa mort, une poignante confession qu'il teinte d'ironie, de grinçant, de froide lucidité comme pour cacher la réelle nature de ses sentiments.
La vie de Louis est une succession de désillusions, de désenchantements. Ni sa femme, ni ses enfants ne sont tels qu'il aurait souhaité; ils ne lui ressemblent pas, ils ne se comprennent pas... Quelques rares personnes réussiront pourtant à nouer de vrais liens avec Louis, mais chacun d'eux disparaîtra de façon tragique. Finalement, la seule chose sur laquelle il puisse compter, qui ne le trahisse pas c'est l'argent... lui il est là, palpable, alors il s'y accroche. A défaut de pouvoir aimer ses proches, il aime sa fortune et se ferme chaque jour un peu plus.
Et le nœud de vipères le lui rend bien ! Ils sont là… ils attendent qu’il meure… pour enfin récupérer l’argent… et il le sait !
Que lui reste-t-il alors ??? La vengeance …

En quête de foi

10 étoiles

Critique de Monito (, Inscrit le 22 juin 2004, 45 ans) - 22 août 2005

Brillantissime écriture d’un auteur dont je n’ai pas même lu le Thérèse Desqueyroux. Ce roman semble être la confession réelle d’un homme qui à la fin de sa vie, fait le point. Le point sur son histoire, celui sur ce qui aurait guidé ses pas (l’argent) celui de ses rapports avec une femme Isa, avec qui ou plutôt contre qui il a vieilli, celui de ses rapports avec sa progéniture décevante…
Un haut point de paranoïa, une méchanceté réelle travestissant un besoin d’absolu peut être. Des moments d’intense émotion dans l’évocation d’une fille perdue et d’un « neveu » qu’il aurait voulu pour fils…
Si le ressort de ce roman est la recherche d’une méthode pour déshériter ses enfants, le fond de l’œuvre touche bien davantage la recherche de l’authenticité au profit de l’apparence.
Il en va ainsi des rapports humains comme des fondements et pratiques religieuses. Les notes instructives ne donnent pas assez la puissance d’un auteur que je découvre en me disant…il était temps.


Oh oui!

9 étoiles

Critique de Fee carabine (, Inscrite le 5 juin 2004, 43 ans) - 5 août 2004

J'ai lu "Le noeud de vipères" dans les pires conditions possibles. C'était une lecture "obligée" pour le cours de Français, avec fiche de lecture à la clé (résumé, psychologie des principaux personnages - en 3 ou 4 lignes chacun, avis personnel - toujours très personnel dans ces conditions, vous vous en doutez...). A quoi venaient s'ajouter de solides préjugés contre Mauriac, le Grand Ecrivain Catholique (que certaines de mes professeurs de "Religion" - d'assez beaux specimens de cathos coincées justement, dont l'approche très dogmatique n'était pas sans susciter chez les étudiants des réactions de rejet ou du moins d'ironie très marquée - citaient à tout bout de champ et surtout à tort et à travers).

Bref, j'ai commencé à lire "Le Noeud de vipères" avec des pieds de plomb. Et j'ai très vite été subjuguée par ce bouillonnement de rancoeurs et de haines brûlantes (où l'on voit que la distance entre la haine et l'amour est parfois bien mince) qui ne ressemblait à rien de ce que j'avais lu jusque là, un bouillonnement que je n'ai d'ailleurs retrouvé que chez Dostoïevski... Un livre que j'ai ressenti comme une brûlure, et une plongée dans les ténèbres de quelques âmes humaines, ténèbres traversées par une très faible lueur - la possibilité de la grâce comme l'écrit Saule, ou l'espoir de grandir en humanité comme l'écrit Saint-Germain-des-Prés, un espoir bien fragile mais cela peut suffire pour "sauver" une vie et lui redonner une étincelle de sens...

Alors, non, Mauriac n'est pas un écrivain "catho-coincé-ringard". Et oui, "Le noeud de vipères" est un chef-d'oeuvre... et il reste pour moi un des plus grands chocs littéraires de mon adolescence.

La poule ou l'oeuf ?

9 étoiles

Critique de Saint-Germain-des-Prés (Liernu, Inscrite le 1 avril 2001, 49 ans) - 1 août 2004

Décidément, la dentelle des consciences crochetée par Mauriac n’a rien à envier au plus bel échantillon brugeois ! Au premier abord, qu’il en soit l’objet ou qu’il la ressente lui-même, la haine semble être l’alpha et l’oméga de Louis. Ses enfants, Hubert et Geneviève, l’insupportent et ils le lui rendent bien : de réunions de famille à une heure du matin en complots divers, les proches de Louis ne cherchent qu’une chose, le moyen de s’attribuer le colossal héritage. Et Louis de se perdre en multiples stratagèmes pour les déshériter, justement…

Et pourtant on voit bien que cet homme avare, capable de conjuguer l’ironie et la méchanceté, est méconnu des siens. Les uns et les autres n’ont tout bonnement jamais cherché à se connaître eux-mêmes et se sont laissés enfermer, la confirmant, dans l’appréciation des autres.

Entre Isa, sa femme, et lui, la même incompréhension fausse très rapidement les relations. Il lui reproche de se désintéresser totalement de lui pour concentrer toute son énergie vers ses enfants, mais elle lui avouera, trente ans après, qu’elle se rattachait à eux car, délaissée par Louis, à part l’amour filial, il ne lui restait rien. Action, réaction. Mais qui a agi en premier lieu ?

On découvre un autre Louis quand il parle de son attachement pour Marie, leur troisième fille, pour Marinette, la sœur d’Isa, et pour Luc, le fils de Marinette. Intéressant de remarquer que tous trois sont morts…

Ah, Mauriac… Quelle écriture splendide… Et que de thèmes abordés… Qui sommes-nous ? Nous-mêmes, ou le résultat de l’image que les autres nous renvoient de nous ? Mauriac démontre avec force que le regard des autres ne peut en aucun cas faire le tour d’une identité, ni prétendre la définir. Autre fil rouge : la mauvaise foi. Mauriac en touche un mot à propos de la religion : il n’hésite pas à critiquer cette forme de christianisme qui s’attache aux rites sans les habiter réellement, sans en vivre. Mauvaise foi aussi lorsqu’on préfère garder ses certitudes plutôt que de reconnaître s’être trompé, et cela malgré l’invraisemblance criante de certaines d’entre elles. Enfin, encore et toujours, la rédemption, ou en tout cas l’idée tenace que, si les retours en arrière sont impossibles, rien n’est jamais définitif : tant que nous sommes en vie, nous pouvons, si nous le voulons, grandir en humanité.

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