La littérature nazie en Amérique de Roberto Bolaño

La littérature nazie en Amérique de Roberto Bolaño
(La literatura nazi en America)

Catégorie(s) : Littérature => Sud-américaine

Critiqué par Gregory mion, le 1 février 2014 (Inscrit le 15 janvier 2011, 36 ans)
La note : 10 étoiles
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Le hors-champ de la haine ordinaire.

Que dit la littérature que les sciences sociales ne savent dire ? Parmi toutes les possibilités qui viennent à l’esprit, il en est au moins une qui se distingue : la littérature possède la faculté d’aller au plus intime du sujet qu’elle se prescrit. Ce que l’historien par exemple ne peut formuler faute de documentation ou d’amplitude de pensée, le romancier se l’approprie et en cristallise la matière jusqu’à ce que celle-ci soit épuisée. Dans ce livre au titre trompeur, Roberto Bolaño se pique de curiosité pour le nazisme, mais au lieu d’écrire sur des auteurs qui ont véritablement été influencés par la doctrine hitlérienne, il écrit sur des personnages-littérateurs qui entretiennent des rapports mutants avec le national-socialisme ou le souvenir d’icelui. Le travail du romancier se veut total puisque ses personnages sont de pures créations. En accouchant de trente biographies plus ou moins développées, Bolaño interroge chacune de ces existences au regard d’une problématique similaire : dans quelle mesure le fascisme allemand a-t-il engendré des énergies créatrices ?
Si l’on part du principe que le nazisme n’a pas été soluble dans les théories, son incommensurabilité morale étant toujours un point de discussion, il fait cependant figure de matériau illimité pour autant qu’on veuille en questionner le hors-champ, à savoir tout ce qui n’a pas été restituable et qui ne pourra jamais l’être. Mettons que nous sachions presque tout de la vie d’Adolf Hitler depuis que Ian Kershaw en a publié d’immenses études, en revanche, par contraste, nous ne savons quasiment rien sur les hommes à qui le Führer a pu serrer la main. Nous ne savons rien des sensations qui ont traversé les nerfs de ces individus embrigadés de force ou de bonne volonté. Un serrement de main est-il susceptible de produire une œuvre littéraire ? L’aura hitlérienne a-t-elle réveillé des vocations qui, sans elle, seraient demeurées endormies dans des cervelles médiocres ? Tout l’argument romanesque de Bolaño repose sur ce genre d’effet papillon. C’est la raison pour laquelle il ne s’agit pas pour le romancier de refaire une lecture du nazisme à travers une série de portraits répétitifs ; il s’agit au contraire de montrer de quelle manière le nazisme s’assimile à une hyper-causalité, loin de toute figuration objective ou de toute représentation standard. Dans cette perspective, le nazisme prend le nom de tout autre chose. À force d’être tirée vers ses ombres et ses connexions impensées, l’idéologie nazie finit par se nier elle-même, délivrant un prototype d’abomination absolument original. La virtuosité de Bolaño lui permet en ce sens de trafiquer la thématique fasciste dans tout ce qu’elle contient de potentiel littéraire.

L’exercice de style eût été banal s’il n’avait été qu’un prétexte pour raconter des vies illustres tombées dans une démence typique. Les grandes vies fauchées en plein vol par la démesure du fascisme, l’humanité nous les a déjà présentées et elle nous les offre encore. Bolaño préfère le parti pris inverse, celui des petites vies insignifiantes qui grossissent comme des furoncles et qui explosent en rivières de pus. L’écrivain a beaucoup plus à exploiter dans la médiocrité qui se veut brillante que dans la prospérité qui s’encanaille. Ainsi l’auteur nous propose des fresques lapidaires et jubilatoires, où l’abjection le dispute à la pourriture morale, l’ensemble occasionnant une galerie d’hommes infâmes qui n’est pas sans évoquer la verve d’un Chuck Palahniuk. Si chacune de ces existences haineuses explore des chemins différents, si chacune d’entre elles multiplie un puissant indice de dégradation, toutes sont cependant marquées par une comique pauvreté littéraire. Les créateurs que Bolaño met en scène partagent un mauvais goût esthétique certain, mais l’un dans l’autre, cette compétition de nullité textuelle est solidaire d’un esprit créatif assez remarquable. Bien qu’elle ne puisse s’énoncer que dans l’incorrection, le barbarisme et l’impropriété de langage, la haine n’en est pas moins tenace, prompte à se renouveler dans les formes les plus inattendues, comme c’est le cas avec les nuages de fumée générés par un avion, série de lettres vaporeuses qui donnent vie à des sentences autoritaires (pp. 214-8). Ce land art novateur n’est qu’une infime démonstration de ce que ces hommes et ces femmes nationalistes sont prêts à inventer en vue de justifier une certaine idée de la suprématie aryenne. Entre les traités convulsifs, les poésies exubérantes, les romans difformes et les harangues empestées, les expressions du refoulement ne manquent pas. Cela dit, le talent de Bolaño transforme ces saillies verbeuses en moments de bravoure, caricatures finalement beaucoup plus intelligentes que les passables proses d’une clique de pseudo-écrivains modernes qu’une « littérature nazie en France » ne renierait pas si elle devait se faire un jour.
Pour terminer, précisons que ces biographies, outre leur côté amusant et leur niveau variable de justesse, interpellent toutes une ou plusieurs difficultés politiques inhérentes à la situation sociale du continent américain. Derrière la fantaisie du nazisme utilisé comme germe créatif, le sous-texte de Bolaño s’avoisine d’une intelligence politique louable, invoquant l’individu ordinaire et ses dérives méprisables, axes principaux de la matrice du monstre nationaliste.

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