Ernst Jünger: Dans les tempêtes du siècle
de Julien Hervier

critiqué par Vince92, le 20 septembre 2017
(Zürich - 40 ans)


La note:  étoiles
Dans les tempêtes du siècle
Ernst Jünger est l'homme du vingtième siècle, qu’il a traversé de part en part: ayant vécu tous les événements de la période, il incarne la figure de témoin dans ses plus larges dimensions... Lorsqu’il meurt âgé de presque 103 ans en 1998, l’écrivain laisse une œuvre littéraire et intellectuelle considérable et polymorphe.
Débutée avec les récits guerriers tirés de son expérience au front, notamment l’indépassé Orages d’acier, cette œuvre prendra en effet des formes et une tonalité qui évolueront avec le temps et les expériences de l’auteur. Ecrivain politique entre les deux guerres (Le Travailleur, de nombreux articles dans la presse d’extrême-droite allemande), Jünger échappe à la tentative de récupération par l’appareil nazi et très vite prend ses distances avec lui au point de se faire des ennemis au sein des cercles dirigeants du Troisième Reich (Goebbels notamment lui tiendra une rancune tenace). En 1939, son roman Sur les falaises de marbres est le manifeste qui fait que l’écrivain entre en résistance intérieure et frôle pour cela les plus graves ennuis.
La fin de la Seconde Guerre Mondiale qui l’a vu une nouvelle fois sous l’uniforme est l’occasion pour lui d’expérimenter l’isolement et une sorte d’opprobre sous les attaques de ses ennemis de la gauche allemande qui ne voient en lui que le journaliste de la « publizist » d’extrême droite. Cependant, il parvient progressivement à rétablir la situation et sa réputation et publie de nombreux et importants textes tout au long de la seconde moitié du siècle : des romans encore (Heliopolis, Eumeswill, le Lance-pierres, Le Problème d’Aladin), son journal (dont son « journal de vieillesse, Soixante-dix s’efface » en cinq volumes), des courts essais et d’innombrables discours.
La biographie de Julien Hervier, un de ses traducteurs en France, fera sans doute autorité dans notre pays pour de très nombreuses années : précise et parfaitement documentée, elle est le support indispensable au lecteur qui veut se familiariser avec l’immense œuvre de cet écrivain qui continue parfois de souffrir d’une réputation qu’il ne mérite objectivement pas. Présenté comme un chantre du nationalisme qui a participé à l’avènement du nazisme, Jünger s’est très vite retrouvé en opposition face au régime d’Adolf Hitler. Il n’en demeure pas moins que tout en précisant ses positions, Jünger est toujours demeuré un fervent patriote : A des journalistes qui lui demandaient dans les années 1990 ce qu’il regrettait à propos du premier conflit mondial, sa réponse fut à l’opposé du politiquement correct : « que nous l’ayons perdue »…
Un bien beau livre donné au lecteur : par son intelligence, sa rigueur et ses détails, accompagné d’une empathie certaine pour son sujet, Julien Hervier comble un vide dans l’histoire littéraire en expliquant au lecteur français les arcanes de l’œuvre et de la vie d’Ernst Jünger.