Le colonel et l'appât 455
de Fariba Hachtroudi

critiqué par Débézed, le 15 janvier 2014
(Besançon - 70 ans)


La note:  étoiles
Au-delà de l'horreur
Dans un pays nordique non cité, un officier supérieur iranien, demandeur d’asile, rencontre lors d’un interrogatoire une femme qu’il a connu, sans qu’elle le sache, dans les prisons des ayatollahs. Il était chargé de comprendre comment elle pouvait résister à toutes les tortures et, si éventuellement, elle ne bénéficiait pas de la complicité de certains de ses gardiens. Lors de cet ultime entretien qui décidera de son accueil dans ce pays d’asile, elle est chargée de jouer le rôle de l’interprète. Se noue ainsi une relation complexe qui réunit un complice des tortionnaires et la victime la plus coriace de ces abominables gardiens.

Le colonel, jeune soldat brillant et héroïque de la guerre contre l’Irak, connait une carrière fulgurante qui le conduit dans le saint des saints auprès du « Commandeur », l’ayatollah suprême, pour accomplir des missions de plus en plus stratégiques et de plus en plus secrètes. Mais, quand le « Commandeur » en personne lui demande de devenir le chef de sa garde personnelle, il refuse, il ne gravira pas un échelon supplémentaire dans l’horreur, il a déjà travaillé à la restructuration des prisons, il ne veut pas franchir ce nouveau palier en organisant l’élimination discrète et brutale des opposants. Sous la pression de sa femme, grande scientifique, résistante à toutes les pressions du régime théocratique, il planifie son exil après avoir préparé celui de la détenue la plus sévèrement torturée de la célèbre geôle de Devine où sont rassemblés les prisonniers politiques jugés les plus dangereux.

Dans ce texte à deux voix dense, intense, écrit dans une langue vive, rapide, percutante, Fariba Hachtroudi réunit un duo dont les deux parties ne devraient que se détester et s’agonir mais qui finalement, dans un contexte étranger, presque hostile, arrivent à mettre en commun l’horreur qui les a fait se rencontrer. Le colonel est follement amoureux de la femme qu’il a laissée au pays et qui porte le même non que l’interprète, alors il demande à cette dernière d’intercéder auprès de sa femme pour qu’elle lui pardonne son passé et sa complicité même si elle était passive. Vima l’épouse, Vima la prisonnière torturée, se fondent alors en un jeu de double, de dédoublement, de jalousie, de complicité…

Ce texte, d’une très forte intensité dramatique et émotionnelle, dresse, en quelques pages un portrait décapant du régime des ayatollahs, du sort de ceux qui ne veulent pas les suivre et de la condition de ceux qui ont choisi l’exil où ceux qui n’étaient pas du même côté de la barrière finissent par se comprendre car ils ont connu ce que les mots ne peuvent pas faire admettre aux autres. Ce récit pourrait être aussi un grand roman d’amour mais c’est plutôt un livre qui parle de l’amour comme relation entre les femmes et les hommes et comme moyen de parvenir à ses fins. Il oppose le cynisme froid du scientifique qui ne juge que les faits à la chaleur enflammée du poète qui ne voit que les intentions et les sentiments. Tout un discours sur la dualité entre le mathématicien et le poète, entre le calcul objectif et les sentiments subjectifs, entre la raison et la passion, entre le cerveau et le cœur. Une recherche sur la nature humaine et ses raisons d’agir même dans les démarches les plus odieuses.

Un roman court pour un très grand texte qui démontre une fois de plus que quantité n’est pas forcément qualité, que l’espoir n’est jamais tout à fait mort, que personne ne détient seul toute la vérité et beaucoup d’autres choses encore comme cette pensée qui pourraient évoquer les grands philosophes orientaux : « … les vraies rencontres ne sont qu’instants, magie fugace que l’on appelle bonheur pour donner sens à ce terme ».
Un roman incandescent 9 étoiles


"Le colonel et l'appât" se définit à la fois comme un roman d'amour, de l'amour absolu, et comme un roman politique, apologie du refus de soumission à un pouvoir coercitif. En ce sens, et là s'arrête la parenté, il entretient un lien avec le "Danse avec Nathan Golshem" de Lutz Bassmann que j'avais tant aimé, moi qui ne suis guère portée vers les romans d'amour. C'est qu'on ne trouvera ici ni mièvrerie à l'eau de rose, ni banalité des déchirements amoureux, ni sexe, mais une histoire mêlant sublimation de l'amour et résistance au totalitarisme.

A l'encontre de nombre de romans du genre, celui-ci ne met pas en scène les protagonistes d'une même relation amoureuse mais introduit, au fur et à mesure de cette partition à deux voix, une proximité, un effet de miroir entre deux êtres qu'au départ tout oppose, deux êtres mus par une passion amoureuse absolue pour leurs conjoints respectifs et qui se rejoindront quelque part dans une sorte de fraternité de la souffrance.

De cet effet de miroir, l'auteure joue ailleurs, à d'autres niveaux dans le roman. Ainsi, Vima, la traductrice, se sentant abandonnée et trahie, éprouvera à un moment, un sentiment de jalousie pour l'autre Vima, l'épouse adulée, idéalisée, à laquelle elle voudrait pouvoir s'identifier avant que son image puisse à nouveau se confondre avec celle d'une femme aimée. Et ce n'est pas un hasard si les deux figures féminines partagent le même prénom dans une sorte de vision mythifiée de la femme, deux figures fortes, dominantes, capables de dire non contre vents et marées, l'une incarnant l'amour jusqu'au dépassement total, l'autre le combat de la raison contre l'obscurantisme.

Sur le plan politique, l'auteure se livre à une dénonciation violente du régime de la République théologique d'Iran sans que jamais le pays ne soit mentionné, souci d'universalité sans doute, car derrière c'est bien à toutes les dictatures fondées sur la terreur et le mensonge des dirigeants qu'elle s'en prend. Mais de la même manière, à travers les instances de ce pays nordique jamais nommé non plus où les deux protagonistes se sont réfugiés, elle vise le cynisme de nos démocraties occidentales qui usent également du mensonge et de l'instrumentalisation à des fins politiques, l'hypocrisie de " leur connerie des droits de l'homme ".

Malgré peut-être quelques redondances, Fariba Hachtroudi nous offre là un texte qui mérite lecture, bien mené, entrecroisant habilement passé et présent, jouant à un moment de mise en abîme, un texte fort, rythmé par une écriture souvent haletante qui maintient la tension jusqu'à un dénouement ambivalent, glaçant d'un côté, réconfortant de l'autre. Incandescent, c'est vraiment le terme qui s'applique le mieux à ce roman pour traduire mon ressenti à l'issue de la lecture de ce texte dans lequel l'auteure a su insuffler toute la puissance de la passion et de la révolte.

Myrco - village de l'Orne - 68 ans - 13 septembre 2017


Par amour 7 étoiles

Quel lien peut unir une femme torturée dans les geôles infernales d'une dictature religieuse et un haut responsable de ce même régime? Qu'est ce qui fait tenir la première et pousse le second à tout quitter?

Un roman à deux voix. Celui d'une victime et d'un bourreau. Celui de deux écorchés aux destins croisés. A la fois sauvés et perdus par amour.

Il y a beaucoup d'intensité dans ce roman. Même s'il est difficile parfois d'y croire complètement.

Elko - Niort - 41 ans - 7 septembre 2017


Toutes les victimes du totalitarisme 9 étoiles

Fariba Hachtroudi est une archéologue, journaliste, essayiste et romancière iranienne. C'est la petite-fille d'un leader religieux qui s'est battu contre le dogmatisme religieux, la fille d'un mathématicien et philosophe qui défendait les droits des femmes dans son pays. Elle-même a été militante, et a tout risqué pour "vivre de l'intérieur" ce qu'elle dénonce dans ses essais.

Aujourd'hui, la plume est l'arme avec laquelle elle dénonce l'iniquité des régimes totalitaires. J'ai beaucoup aimé l'histoire racontée par F. Hachtroudi, qui sort des sentiers battus, pas tellement sur le fond (la confrontation entre un ex-tortionnaire demandeur d'asile et l'une des anciennes prisonnières d'une prison d'état) mais dans le déroulement assez inattendu. J'ai beaucoup aimé de voir les rapprochements au fil de l'eau entre ces deux personnages, deux façons d'être victime d'un régime totalitaire, deux victimes d'un amour total et sans condition, qui peut aussi bien sacrifier que racheter. J'ai beaucoup aimé également les parallèles entre Vima l'appât, zieutant par-dessous son bandeau les chaussures et les pieds de ses tortionnaires à chaque nouvel interrogatoire, qui aime à la folie, et Vima l'astrophysicienne, fixant l'immensité du ciel, aimée au-delà de toute raison.
Bien sûr, dans cette lecture, ce qui est difficile, c'est que tout ce qui se raconte, à voix haute ou dans les pensées des personnages, qu'il s'agisse des abus de la "République Théocratique", des sévices, même du piège dans lequel s'enferre le Colonel, en montant dans les niveaux hiérarchiques sans retour en arrière possible, existe. De même, il n'y a qu'un pas à faire pour relier la République Théocratique à l'Iran, ou la prison Devine à Evin, la "célèbre" prison de Téhéran, et sa section 209, non officielle bien entendu.
Ce livre évoque également, en toile de fond, l'exil (après tout, son auteur en connait la douleur), la place des femmes dans ce genre de société, le courage et l'honnêteté (ou leur absence) de chacun face à ce que l'on accepte ou refuse de voir.
Les propos sont difficilement soutenables, et l'amour (dans l'absolu de ses débordements) est impuissant face à la machine à broyer totalitaire. L'écriture de F. Hachtroudi est parfois vive et cinglante, d'autre fois clinique et analytique, parfois poétique et excessive, mais toujours, il y a de l'émotion, de la rage. Le ton, pudique et intime, parait toujours juste. Le colonel et l'appât 455 touche à la tragédie, et est une très belle découverte.

L'amour est la seule réalité axiomatique, la diagonale au nombre divin qui relie les âmes sœurs.

Ellane92 - Boulogne-Billancourt - 42 ans - 8 février 2017


Un roman passionnant 10 étoiles

La République théologique dans laquelle le Commandeur suprême sévit accompagné de ses colonels rappelle les univers de George Orwell et d'Aldous Huxley : un univers froid, soumis à des règles, où la parole n'est pas libre et où les hautes sphères du pouvoir n'hésitent à faire kidnapper certains habitants pour les supprimer ou pour les torturer. Vima a été arrêtée pour servir d'appât, elle est l'appât 455. Son mari est accusé de s'être adonné à des activités subversives. Afin de le faire parler, ces hommes monstrueux se sont procuré un appât : une pauvre femme que l'on viole, frappe, humilie dans le but de cuisiner l'époux ... Vima survit.
Quelques années plus tard, le Colonel attend dans un pays nordique que l'on régularise sa situation, il a quitté cette République intolérante et subit de nombreux interrogatoires qui nécessitent une traductrice. Celle-ci n'est autre que Vima. Ce roman repose sur la confrontation entre l'ex-prisonnière et l'ex-tortionnaire.

Fariba Hachtroudi nous délivre un roman marquant, riche et particulièrement réussi. Le lecteur est captivé par cette histoire dont on ne parvient pas à sortir avant la dernière page. Il y a du rythme et une écriture de qualité, très imagée et musicale. L'auteure alterne des phrases longues et des phrases courtes comme si les émotions des personnages influençaient le rythme du texte. Sur un plan typographique, Fariba Hachtroudi a opté pour une écriture classique lorsqu'elle concerne les pensées du Colonel, l'italique pour Vima. Ce passage d'un personnage à l'autre enrichit l'histoire car certains épisodes sont vus de deux angles différents. Au lecteur de se faire une idée.

Certaines scènes sont très dures et révoltantes, mais reflètent fidèlement les tortures qui se pratiquent encore dans certains états. Même si certains éléments restent flous ( lieu, contexte historique ), il est quand même aisé d'identifier les sources réelles de ce roman. Défiant les attentes du lecteur, l'entretien entre ces deux êtres meurtris ne se passe pas exactement comme on pourrait l'imaginer.

"Le Colonel et l'appât 455" est un beau roman dont la portée est universelle, rédigé d'une belle écriture qui se lit d'une traite.

Voici le premier paragraphe du roman :
"Je n'ai pas fermé l’œil de la nuit. Une nuit blanche dans la ville blafarde qui veille en somnambule. La neige couvre le pays depuis trois mois. Le soleil ne se couche plus depuis quatre mois. Il inonde l'étendue de givre cristallisé. Des diamants à trancher des gorges. Je vomis cet amas de glace à la clarté aveuglante, aux réverbérations malsaines."

Pucksimberg - Toulon - 37 ans - 24 janvier 2014