L'enfant et les écrans - Avis de l'Académie des Sciences
de Jean-François Bach, Olivier Houdé, Pierre Léna, Serge Tisseron

critiqué par Elya, le 11 janvier 2014
(Savoie - 34 ans)


La note:  étoiles
L'opinion (et non l'expertise scientifique) de l'Académie des sciences sur l'impact de la consommation d'écran
En Janvier 2013 est paru un Avis de l’Académie des sciences intitulé « L’enfant et les écrans ». Il est accessible gratuitement en PDF [1] mais est aussi édité en livre aux éditions Le Pommier.
Son contenu et surtout la façon dont il est exposé est édifiant et à l’encontre des prétentions des auteurs ; c’est ce qui m’a motivée à rédiger cette critique. Faible nombre de références scientifiques, affirmations gratuites, analyse incomplète et apparaissant comme partiale de la littérature scientifique… des détails qui n’en sont pas lorsqu’il s’agit d’un travail scientifique.
Tout au long de cette critique, j’ai essayé de me convaincre de la bonne foi des auteurs, tout en évitant les procès d’intention et les arguments ad hominem. Ce ne fut pas évident compte-tenu des implications sanitaires et sociales majeures que leurs conclusions impliquent.

1. Présentation de l’Avis

L’Avis a été rédigé par deux membres de l’Académie des sciences et deux personnes extérieures dont l’essentiel des travaux porte respectivement sur le système immunitaire, le développement cognitif de l’enfant, l’astrophysique et la psychiatrie/psychanalyse.
Son but est de « rendre compte de façon mesurée des aspects positifs et négatifs rencontrés lorsque les enfants de différents âges utilisent ces divers types d’écran » (p12[2]). Pour répondre à cet objectif, il est proposé « d’intégrer les données scientifiques les plus récentes de la neurobiologie, de la psychologie, des sciences cognitives, de la psychiatrie et de la médecine » (p12). Il est également précisé que cet Avis se positionne « au carrefour de la connaissance scientifique, de la réflexion éducationnelle et de l’attention portée au fonctionnement sans cesse évolutif de notre société » (p13).
Nous allons donc être confronté à la fois à un contenu scientifique, mais aussi à un contenu plus subjectif, reflétant une réflexion. Nous espérons donc être avertis autant que faire se peut du type de prétention à laquelle nous avons à faire, afin de distinguer ce qui est du ressort de la science de ce qui est du ressort de la spéculation.
L’Avis peut être grossièrement découpé en quatre parties : introduction, recommandations, argumentaire et annexes. Cette analyse portera sur cette avant-dernière partie, même s’il y aurait à dire sur toutes.

2. Analyse de l’argumentaire

Cet Avis n’étant pas spécifiquement destiné à un public averti ou spécialiste du domaine, je peux donc aspirer à saisir son contenu. L’analyse que je présente et qui découle de cette lecture n’est pas non plus celle d’un expert du domaine, loin de là, et portera en conséquence plutôt sur la forme des propos que sur leur fond, ce qui nécessiterait une connaissance approfondie du domaine. Je me suis également exclusivement concentrée sur les passages relatifs aux avantages et inconvénients de l’utilisation des écrans et non sur des propos plus généraux, sur lesquels on pourrait aussi s’arrêter, tels que : « La boîte crânienne de l’homme moderne contient encore le cerveau d’un chasseur-cueilleur. » (p38). Enfin il n’y a aucune prétention d’exhaustivité dans les remarques faites, et elles vont systématiquement dans le sens de ce que je cherche à mettre en évidence.

Ce qui est dit au sujet des tablettes numériques est un exemple très éloquent de ce que je reproche à cet ouvrage. Les auteurs parlent à de nombreuses reprises de l’influence essentiellement positive de ces écrans, même chez l’enfant avant 2 ans. Ils les recommandent donc à tout âge. Elles peuvent en effet « participer au développement cognitif du bébé » (p84), « suscitent au mieux, avec l’aide des parents, grands-parents, ou enfants plus âgés de la famille, l’éveil précoce des bébés (0-2ans) au monde des écrans car c’est le format le plus proche de leur forme d’intelligence » (p81). Malheureusement, il n’est mentionné absolument aucune étude ayant étudié l’impact positif ou négatif de ces tablettes sur le comportement ou la santé de l’enfant ou du bébé. Je vois là deux explications possibles. Soit il n’y a encore aucune étude sur le sujet, et il est donc judicieux de faire appel à un jugement, un avis d’expert, avec toute la réserve que cela implique ; ce n’est pas le cas, car une brève recherche sur la base de données recensant les différentes études médicales [3] nous donne des occurrences, y compris avant la date de parution de ce livre. Dans ce cas, les auteurs n’ont soit pas jugé bon d’y renvoyer le lecteur, soit ne se sont pas appuyés dessus pour concevoir cet argumentaire. Je trouve cela dommage, car nous ne pouvons pas directement savoir si les études existantes sont en contradiction ou non avec les propos des auteurs. Il est également regrettable que ces conclusions au sujet des tablettes soient placées au même niveau que des conclusions portant sur des écrans dont l’impact a été beaucoup plus étudié (télévision, jeux vidéo) ; cela n’encourage pas le lecteur à prendre du recul vis-à-vis d’elles.

Sur d’autres sujets, les auteurs omettent également de mentionner les études sur lesquels ils s’appuient, par exemple p47 : « On a pu montrer que la génération Google n’est pas plus performante dans la recherche d’information sur internet que les générations précédentes ne l’étaient avec d’autres moyens. » Ce qui est vraiment dommage car je me demande vraiment comment on peut arriver à démontrer cela. D’autres informations encore plus surprenantes ne sont pas sourcées : « Il a été montré que même des messages brefs envoyés par téléphone mobile pouvaient aider des patients à surmonter des crises d’anxiété et des troubles du comportement, comme l’alcoolisme ou l’addiction à la cigarette. » (p173) ou encore « le téléphone mobile contribue à l’émergence d’une conscience planétaire » (p143). Nous pourrions encore prolonger cette énumération pendant longtemps.
Au sujet des différences entre la lecture et la consommation d’écran, il est dit que « La culture des écrans privilégie la pensée spatialisée et la mémoire de travail là où la culture du livre privilégie la pensée linéaire, la narrativité et la mémoire évènementielle. » (p57) Cela fait des années que je cherche des informations objectives sur l’intérêt de la lecture, et je n’ai encore jamais rien trouvé. Je regrette donc que l’on ne soit renvoyé vers rien une fois de plus.
Bien sûr, le manque de référence ne s’applique pas qu’aux assertassions concernant l’impact positif des écrans, mais aussi sur leur impact négatif, par exemple : « En cas d’exposition répétée aux mêmes séquences comportementales valorisant des réponses violentes, il peut en résulter une diminution de la sensibilité à la souffrance d’autrui (c’est le versant émotionnel) et des troubles dans l’évaluation de ce que représente un comportement adapté » (p68).

Le cas des jeux-vidéo est aussi intéressant à décrypter. Les auteurs renvoient cette fois régulièrement à des études. Si on résume leurs propos, dispatchés à travers tout l’ouvrage, on arrive à une liste d’impacts positifs sur la réflexion stratégique (p159), l’intelligence intuitive et hypothético-déductive (p159), la socialisation (p160), les capacités d’attention et de flexibilité visuelle (p90) et négatifs sur les comportements violents et la fuite dans l’imaginaire (p161). En nombre, les aspects positifs l’emportent donc largement. Qui plus est, les aspects négatifs sont souvent minimisés et relativisés, ce qui n’est pas le cas des aspects positifs, comme l’illustre le passage suivant : « plusieurs études ont montré que les jeux qui valorisent l’entraide et la coopération ont statistiquement le pouvoir d’augmenter ces comportements dans la réalité, exactement de la même façon que les jeux qui ont un contenu violent participent, en interaction avec de très nombreux autres facteurs, à la réduction des comportements prosociaux » (p161 ; la mise en gras est de mon fait dans cette citation comme les suivantes). Les auteurs ne parlent pas de la notion de balance bénéfice-risque. Peut-être considèrent-ils que c’est au lecteur de l’évaluer à partir des informations délivrées, et dans ce cas, c’est tout à leur honneur. Mais j’ai l’impression que tout est fait (sans doute involontairement) pour nous faire pencher du côté des bénéfices. Les auteurs rappellent tout de même que ces aspects positifs « doivent par ailleurs être mis en contraste, chez certains enfants, avec les effets négatifs d’une pratique excessive des écrans » (p90) ; là-encore, la précision me semble minimiser ces effets.
C’est le cas aussi à un niveau plus général comme le montre cette citation : « L’usage excessif de la télévision, d’internet et des jeux-vidéos a été mis en relation, chez l’enfant, avec une plus grande consommation de nourriture sucrée, un accroissement de l’obésité et diverses conséquences somatiques telles qu’hypertension artérielles ou syndromes métaboliques. Mais ces études doivent être poursuives pour une meilleure compréhension des corrélations. » (p122) Ces propos, en plus de ne renvoyer vers aucune étude, sous-entendent que l’on n’est pas encore sûr que ces impacts négatifs soient vraiment dus à la consommation d’écran ; d’ailleurs, ils ne sont pas cités dans les sections présentant les aspects négatifs des écrans. Aucune précaution n’est cependant prise pour toutes les conclusions montrent leur impact positif.
Lorsque les auteurs dégagent des recommandations, là-aussi tout est fait pour minimiser les conséquences potentiellement dramatiques de la consommation d’écran : « l’exposition précoce et excessive des bébés aux écrans télévisés, sans présence humaine interactive et éducative, est déconseillée » (p95).

3. D’autres avis

On trouve une multitude d’ouvrages, y compris sur ce site, questionnant l’impact des écrans dans notre société. Ils prennent la forme de pamphlets, de spéculations, ou encore d’essais argumentés reposant sur la littérature scientifique. Parmi eux, l’ouvrage de Michel Desmurget, TV Lobotomie, La vérité scientifique sur les effets de la télévision, se démarque à mon goût. Son auteur a d’ailleurs coécrit un article du Monde, signé par 64 chercheurs, mettant en évidence le manque de rigueur de l’Avis [4].

4. Conclusion

En guise de conclusion, nous trouvons, parmi d’autres, cette phrase : « L’Académie des sciences a voulu montrer que l’éducation à la santé, à l’école primaire et au collège, passe par une meilleure compréhension des fondements scientifiques des prescriptions que rencontrent les enfants et leurs parents. » (p183) Elle rappelle seulement à mes yeux à quel point le contenu de cet ouvrage manque de rigueur scientifique. Peut-être que les auteurs s’appuient sur l’autorité de l’Académie des sciences pour se dispenser d’étayer la majorité de leurs affirmations ; cependant, si le lecteur fait lui aussi confiance à cette autorité, alors on est bien loin de favoriser la « compréhension des fondements scientifiques ».
Il est bon de se rappeler une définition de ce qu’est la science donnée par Jean Piaget [5] : « La science commence par contre sitôt que l’on convient de délimiter un problème de façon à subordonner sa solution à des constatations accessibles à tous et vérifiables par tous, en le dissociant des questions d’évaluations ou de convictions ». J’espère avoir un peu montré en quoi les propos tenus dans cet ouvrage sont en contradiction importante avec ce que l’on met derrière le qualificatif de « scientifique ».



[1] Le lien : http://academie-sciences.fr/activite/rapport/…

[2] Les numéros de pages présentés dans cette critique renvoient à la pagination de l’édition papier de l’Avis.

[3] Pubmed : www.ncbi.nlm.nih.gov/pubmed/

[4] Le lien : http://lemonde.fr/idees/article/…

[5] Jean Piaget, Epistémologie des sciences de l’homme
Tristes scientifiques 1 étoiles

TV Lobotomie. Un auteur: Michel Desmurget. 1189 références utilisées avec brio pour argumenter son propos. Un exemple à suivre dans le domaine de l'information scientifique à des fins non professionnelles.

Pourquoi donc ce rappel?

2013. L'Académie des sciences publie un avis "L'enfant et les écrans". Le thème, bien que plus large, est similaire à l'ouvrage de Desmurget.

Pour élaborer cet avis, une équipe forte d'un groupe de travail (4 personnes), de personnalités extérieures (6), de personnalités auditionnées (12) ainsi qu'un secrétaire de rédaction. Rajoutons à ceci l'étiquette imposante "Académie des sciences" et l'on s'attend au minimum à un travail de la qualité de TV Lobotomie.

Et bien quelle tristesse...

Moins de 175 références pour un sujet capital.
Un grand nombre de propos non référencés.
Des passages flous, vagues, imprécis.
Un parti pris évident en faveur des écrans (notamment jeux vidéo, internet, tablettes) qui ne propose qu'un faible voire aucun appui bibliographique (néant pour les tablettes).
Une relativisation massive des données défavorables aux écrans.
Des passages vraiment flous, vagues et imprécis!
Une très mauvaise utilisation des références dans le texte.
Conflits d'intérêts non visibles (l'industrie du numérique pèse lourd...).

A noter également l'absence de recoupement avec des problématiques environnementales (les ordinateurs, tablettes, consoles de jeux, etc. ne poussent pas dans les champs!).

Bref, je ne peux que me rallier à la critique faite dans l'article du Monde (voir critique d'Elya).
Pour ceux qui doutent, l'avis est disponible en ligne.

Je tiens de plus à manifester ma surprise quand au fait qu'il ne soit à aucun moment, dans le rapport de l'Académie des sciences, fait mention de Michel Desmurget dont le livre est paru en 2011 soit deux ans avant l'émission de l'avis.
En réalité, ma surprise est feinte... car il s'avère que Desmurget, dans son ouvrage, a vivement critiqué une certaine personnalité quand à son positionnement par rapport à la télévision. Or, cette même personnalité fait partie des auteurs de l'avis de l'Académie des sciences...

Akénan - - 38 ans - 19 janvier 2014