Marelle
de Julio Cortázar

critiqué par Stavroguine, le 6 janvier 2014
(Paris - 40 ans)


La note:  étoiles
Le roman infini
« Allais-je rencontrer la Sibylle ? »

Ainsi s’ouvre Marelle, roman phare et culte de Julio Cortazar, publié en 1963. A moins que Marelle ne s’ouvre plus loin, au chapitre 73 et soit immédiatement mis sous la tutelle de Morelli, critique littéraire, écrivain et surtout penseur de la littérature, à la manière d’un Borgès, travaillant à un ouvrage par lequel il entend « transgresser le fait littéraire », à un ouvrage qui pourrait se lire dans n’importe quel sens, à un ouvrage, en somme, qui devrait ressembler à Marelle.

Car Marelle est plusieurs romans. Il en est sûrement au moins trois, mais, pour ne pas prendre de risque et tromper le lecteur, le mode d’emploi indique qu’il en est particulièrement deux. Le mode d’emploi ? Oui, Marelle, comme un jeu de société solitaire, est livré avec notice. Il peut se lire de deux manières : la première nous le fait parcourir de façon linéaire, du chapitre 1 (celui, donc, qui commence par « Allais-je rencontrer la Sibylle ? ») au chapitre 56, où le lecteur pourra considérer le livre terminé ; la seconde nous fait débuter la lecture par la troisième partie du roman, intitulée « De tous les côtés (Chapitres dont on peut se passer) » et elle se poursuit à travers 155 chapitres répartis sur plus de 650 pages. Bien entendu, si on entreprend la lecture de Marelle, c’est sûrement pour le lire de la deuxième manière, ne serait-ce que dans un soucis de rentabilité : pour le même prix, on gagne plus de 200 pages et une centaine de chapitres. Mieux encore, le roman ainsi lu est potentiellement infini, puisqu’à la fin, les chapitres 131 et 58 se renvoient indéfiniment la balle. On ne termine donc jamais sa lecture de Marelle !

Dans les deux cas, l’intrigue reste la même : l’ordre des chapitres 1 à 56 n’évolue pas. On intercale seulement entre eux des renvois, indiqués en fin de chapitre, vers la troisième partie. Ceux-ci sont parfois des sortes de scènes qu’un réalisateur aurait coupées au montage de son film, enrichissant ainsi l’oeuvre dans une sorte de version longue ; le plus souvent, on sort pourtant de l’histoire et Cortazar nous renvoie à un article théorique de Morelli, voire une coupure de journal, une citation de Tardieu… Le procédé semble d’autant plus moderne qu’il s’assimile à une lecture sur internet, lorsqu’on clique sur un lien dans le corps de l’article que l’on lit pour enrichir le texte. Cortazar étant mort trop tôt, il n’y a vu qu’une allégorie du jeu de marelle où l’on saute de case en case pour atteindre le ciel. Qu’on lui pardonne !

Car s’il n’est peut-être pas prophète, Cortazar est un grand écrivain et Marelle un livre extraordinaire. L’intrigue n’est certainement pas ce qu’il y a de plus important dans ce livre - on serait tenté de dire que c’est plutôt Morelli et ses morelliennes - mais on la suit avec un plaisir indéniable. Dans la première partie, on est dans un Paris en noir et blanc, très nouvelle vague. Clope au bec, on y suit Horacio, immigré argentin amoureux de la Sibylle, qui erre dans les rues froides de la capitale quand il ne refait pas le monde en intellectualisant tout avec son groupe d’amis de toutes les nationalités au son des disques de jazz. Là, on parle d’amour, de femmes et d’enfants, on disserte entre potes et rivaux sur un mode pataphysique dans un Paris merveilleux. C’est une trame mince, mais on la suit avec plaisir, d’autant qu’au-delà des idées qui l'habitent, elle offre quelques pages magnifiques, tour à tour remplies de poésie et au phrasé libre comme un solo de jazz qui s’étend et n’en finit jamais. Il y a aussi toute la douceur et la mélancolie qui affleurent de la relation entre Horacio et la Sibylle, ponctuée d’instants magiques et de tragédie, et les rencontres avec des personnages truculents, Morelli, la clocharde Emanuèle et l’inénarrable pianiste Berthe Trépat.

La deuxième partie sera plus sombre. Dans son Buenos Aires natal, Horacio dispute une femme à son doppelgänger et la folie n’est pas loin. Reste à savoir si c’est une chute ou une élévation, la fermeture ou l’ouverture vers un monde vu sous un autre angle, comme dans les écrits délirants de Zéphyrin Piriz. « Bien sûr c’est ce qu’on appelle être cinglé. » Reste donc à savoir si parvenu là (chapitre 133), on se dirige vers la fin ou si, comme Alice, on pénètre à peine dans le terrier… Car - vous l'ai-je dit ? - on ne termine jamais sa lecture de Marelle !
Le roman culte de Julio Cortazar 8 étoiles

Ce roman considéré comme un chef-d'oeuvre est loin de livrer toute sa richesse dès la première lecture. Julio Cortazar fait partie de ces écrivains du 20ème siècle qui ont contribué à renouveler le genre romanesque, non pas tant dans le contenu, mais surtout dans la forme.

Stavroguine a déjà expliqué les modes de lecture proposés et donné suffisamment d'éléments sur l'intrigue, ce qui m'arrange grandement. Bien entendu, certains personnages apparaissent clairement comme des doubles de l'écrivain qui souhaite faire vivre au lecteur une expérience singulière comme si le lecteur devenait lui-même un personnage de ce roman ou du moins un acteur de cette expérience. Par cette structure, le lecteur entre dans une démarche qui ne lui est pas familière et qui ébranle ses habitudes. En lisant les chapitres selon l'ordre inhabituel suggéré par l'auteur, on ne sait plus par exemple combien de pages il nous reste à lire, vu le va-et-vient constant auquel on s'adonne. On en vient à réfléchir à la construction du récit régulièrement comme ce chapitre où il faudra lire une ligne sur deux pour arriver à le comprendre, tout comme aussi ces chapitres où les personnages parlent une langue étrange le gliglicien qui demande une certaine concentration pour donner du sens à ces phrases. On a le sentiment d'entrer dans les coulisses de l'écriture et c'est bien ce point-là qui semble essentiel. Après quelques réflexions théoriques sur le comique dans le roman, s'ensuit un chapitre assez long qui exemplarise ce point, celui sur Berthe Trépat, qui est très réussi.

Le roman contient des réflexions théoriques sur le roman et philosophiques. Julio Cortazar exploite la métaphore traditionnelle du théâtre du monde et en vient à questionner le réel. Par ce biais, il en vient à évoquer le monde des rêves et leur substance. C'est avec la folie qu'il remettra en cause notre regard sur le monde. En fin de compte, sur un plan formel, nous sommes très proches des auteurs de l'OULIPO ( Pérec, Queneau ... ), mais sur le plan philosophique Cortazar exploite des réflexions déjà menées dès le 16ème siècle sur le rêve et la réalité, le théâtre du monde ou la folie.

Je dois reconnaître que derrière cette richesse et ce talent indéniable, il y a eu des moments où mon plaisir de lecteur s'est affaibli. On peut être lassé par moments par cette forme. Oui, il y a au moins deux manières de lire ce roman, mais l'on se rend compte que chaque chapitre pourrait être autonome. Il n'y a donc pas une continuité évidente qui fait que l'on attend avec impatience la suite. Il y a une évolution malgré tout, mais infime.

Il n'en demeure pas moins que ce roman hybride, quasiment monstrueux tant il relève de l'audace de Cortazar, mérité tout l'intérêt d'un lecteur patient, curieux et peu effrayé par les expériences originales.

Pucksimberg - Toulon - 44 ans - 9 juillet 2015