La carte du monde invisible
de Tash Aw

critiqué par Débézed, le 2 janvier 2014
(Besançon - 72 ans)


La note:  étoiles
La naissance d'une nation
En Indonésie, au début des année soixante quand Soekarno essayait d’asseoir son pouvoir autoritaire sur un nationalisme exacerbé, Adam , un jeune Indonésien de seize ans, conduit une double quête, il recherche Karl, le Hollandais vivant sur l’île de Nusa Perdo, qui l’a adopté et qui a été arrêté par des soldats et le frère qu’il a perdu lorsqu’il a quitté l’orphelinat avec une riche famille. Quête familiale et identitaire. Sur fond d’émeutes et d’agitation politique, Tash Aw décrit la destinée d’une poignée de personnages qui gravite autour de cette double recherche : Margaret l’Américaine née en Iryan Jaya qui a été amoureuse de Karl quand elle était encore très jeune, Mick le journaliste australien toujours amoureux de Margaret, Bill le correspondant de la CIA à Jakarta, et les indigènes : Din le révolutionnaire et Z la passionaria politique. En recherchant Karl, Adam trouve Margaret qui l’aide dans sa double recherche avec l’appui de Mick et Bill mais Din complique sa tâche avant que Z mette son grain de sable dans cette affaire.

Ce roman pourrait très bien fonctionner et être à l’Indonésie ce qu’est « L’équilibre du monde « de Rohinton Mistry à l’Inde mais manifestement, Tash Aw n’a pas, pas encore, le talent de l’Indien, il embrasse trop pour bien étreindre. Il propose un texte bavard qui s’égare trop souvent dans des considérations qui s’éloignent trop du sujet principal, des descriptions parfois encombrantes et beaucoup de ressassements entre les personnages. On attendait un fil rouge plus évident qui pourrait rassembler les personnages autour d’un véritable sujet. Cette double quête pourrait ainsi brosser un vaste portrait d’un immense pays dispersé sur plus de vingt mille îles au moment où il traverse une période décisive de son histoire, au moment où il coupe les ponts avec l’Occident. Mais si nous avons bien le voyage dans des îles au nom de rêves : Sumatra, Java, Buru, Surabaya, Bali, Nusa Perdo (imaginaire), … nous avons beaucoup de mal à cerner le projet littéraire de l’auteur, certains passages fleurent un peu le roman à l’eau de rose. Les considérations politiques, géopolitiques, historiques restent trop superficielles, on sent bien que l’auteur n’était pas né au moment des faits. Il en résulte un texte un peu éparpillé, comme les îles indonésiennes, décousu, qui tend parfois à s’égarer dans des péripéties qui ne semblent pas être au cœur su sujet du livre.

Ce texte aborde cependant quelques sujets importants mais hélas sans les vider complètement : la fin du colonialisme, l’installation d’un pouvoir indépendant, le risque de dérive totalitaire, le nationalisme exacerbé comme moteur de l’installation d’un pouvoir autoritaire et les agitations des diverses puissances étrangères intéressées par les richesses locales pour conserver une quelconque influence dans cette vaste région. Mais ce qui pourrait être l’un des axes centraux de ce texte réside dans le problème de l’adoption et de tout ce qu’elle implique. Tash Aw évoque notamment le hasard, le hasard du choix par l’adoptant qui décidera du sort de l’adopté pour le reste de sa vie. Johan, le frère recherché, est adopté par une famille riche installée en Malaisie mais est malheureux parce que son père ne l’aime pas alors qu’Adam est très heureux avec le pauvre peintre hollandais qui l’a recueilli. Encore une fois, l’argent ne fait pas le bonheur. Selon l’auteur, le hasard semble bien le maître du jeu et il faut accepter les événements comme ils se présentent dans une sorte de sagesse asiatique qui pourrait constituer l’un des enseignements de ce texte.

Tash Aw propose donc un roman auquel il ne manque pas grand-chose pour qu’il constitue un texte de référence de la littérature indonésienne actuelle. Il faudrait simplement qu’il serre son sujet de plus près, qu’il s’égare moins dans des considérations parasites et qu’il propose des réflexions plus approfondies sur la naissance de la nation indonésienne, sur le devenir des populations locales et sur sa vision personnelle du monde et de l’humanité pour que le lecteur saisisse mieux la relation entre la naissance d’une nation et la reconstitution d’une famille dispersée.