Les exilés de la mémoire
de Jordi Soler

critiqué par Paofaia, le 24 novembre 2013
(Moorea - - ans)


La note:  étoiles
Histoire familiale, encore et encore
Chacun de ceux qui bavardaient à cette table avait une histoire aussi longue et aussi lourde que celle d’Arkadi. Eux quatre, qui parlaient en buvant du whisky et fêtaient le voyage qui s’annonçait, n’étaient qu’une infime partie de cette multitude, de cette armée, de ce pays en morceaux dont chaque habitant avait une histoire aussi longue et lourde que la leur. Arcadi nota dans ses souvenirs un résumé du calvaire qu’avaient connu ses trois compagnons de table, chacun de son côté, chacun dans sa cave ou son arrière-boutique. Il consacra deux pages à chaque homme, trois à la femme. Ce sont des résumés minutieux, des histoires très bien connues parce qu’elles furent racontées à cette table et répétées à bord du bateau et ensuite dans le train, et à la fin chacun emporta trois histoires plus la sienne, et peut-être que l’un d’eux a aussi écrit un résumé de la vie d’Arcadi, ou a raconté et continue à raconter, chaque fois qu’il y a quelqu'un pour l’écouter, une des versions de son histoire en un monologue maniaque et interminable. Plusieurs jours durant, après avoir relu les souvenirs d’Arcadi, je tournai et retournai dans ma tête l’idée de faire quelque chose de ces histoires le matériau écrit là est tentant, ce sont trois histoires résumées et parfaitement documentées mais, conclus-je quelques jours plus tard, elles ne nous appartiennent pas, ce sont les histoires de quelqu'un d’autre, et par une manœuvre semblable à celle de l’ambassadeur Rodriguez, qui sauva ceux qu’il put, un réfugié sur dix, ou sur mille, je décidai, tout en pensant qu’il fallait que je me rende en France pour fouiller dans la cave de la rue de Longchamps, que je sauverais uniquement l’histoire qui me définit, celle qui me perturbe depuis que je suis doué de mémoire. Je sauve l’histoire d’Arcadi, parce que c’est celle que j’ai sous la main, nous ne faisons jamais que ce qui est faisable. A savoir sauver, aimer, blesser , meurtrir ceux qu’on a à sa portée, le reste ce sont les histoires des autres.

Et bien merci à Jordi Soler d’avoir sauvé l’histoire d’Arcadi ,son grand-père, républicain espagnol qui a fui Franco , a été interné au camp d’Argelès sur mer, et , grâce à l’ambassadeur du Mexique Luis Rodriguez, réussit à s’embarquer pour le Mexique et à fonder avec trois autres exilés une plantation de café au milieu de la forêt tropicale.

En fait, trois parties, même si elles sont très emmêlées par d’incessants retours en arrière, ou d’un pays à l’autre, dans ce « roman ».
Qui commence par le pourquoi de cette quête de la mémoire familiale.


Au moment où j’expliquais la symbolique de la pyramide de la lune, un élève se leva et me demanda à brûle-pourpoint, pourquoi si j’étais Mexicain, je portais un nom catalan. Je m’arrêtai net, déconcerté, prêt à le prendre mal, mais je compris aussitôt qu’il s’agissait d’une question pertinente, même si cette situation m’avait toujours paru normale et dépourvue de tout mystère ; je traçai donc à grands traits l’histoire de l’exil de ma famille, rapidement, en dix minutes tout au plus. Quand j’eus terminé cette brève explication les élèves me regardèrent, perplexes, comme si je venais de leur raconter une histoire qui s’était passée dans un autre pays, ou à l’époque de l’Empire romain. Mais pourquoi ont-ils dû quitter l’Espagne ? Lança une élève, et aussitôt après elle précisa sa question : et pourquoi pour le Mexique ? Alors plus perplexe qu’eux, je leur demandai s’ils ignoraient que plus d’un demi-million d’Espagnols avaient dû quitter le pays en 1939 pour échapper aux représailles du général Franco. Le silence et les visages étonnés me firent changer de direction, laisser de côté la mythologie de Teotihuacan, et je me mis à leur exposer la version longue et détaillée de l’exil républicain, cette histoire qu’ils ignoraient bien qu’elle fût la leur autant que la mienne.
De retour au Mexique, aiguillonné par mon expérience à la Complutense, et quelque peu offensé que l’exil républicain ait été extirpé de l’histoire officielle d’Espagne, je pris l’enveloppe que je conservais depuis des années dans un tiroir de mon bureau et qui contenait les souvenirs d’Arcadi ainsi que les bandes que nous avions enregistrées à la Portuguesa. Je la posai sur ma table de travail et l’observai aussi attentivement que s’il s’agissait d’une créature prête pour la dissection. Je l’ouvris comme on ouvre une enveloppe, sans me rendre compte que j’allais faire exploser une mine…


Et c’est parti.. La première partie, c’est la fuite d’Espagne et l’arrivée à Argelès.

L’histoire officielle d’Argelès-sur-Mer n’enregistre pas qu’en 1939 il y avait plus de cent mille républicains sur sa plage, en revanche, elle établit dans son tableau historique comme l’un des points importants du développement de la commune qu’en 1948 quatre mille estivants profitaient de cette même plage….

A la fin, une note précise qu’ils ont fait quelques efforts depuis 1999.


Ce sont des pages extrêmement douloureuses à lire sur les conditions dans lesquelles ont survécu ceux qui ont eu la chance d’échapper aux épidémies , aux vagues qui leur renvoyaient les cadavres sur la tête, aux gardiens à la gâchette facile, ces citoyens indésirables sur le sol français. Qui n’avaient d’autre choix que de rester là en creusant des abris dans le sable, ou de retourner chez Franco se faire fusiller.. Encore une page glorieuse de l’histoire française.

Puis, la rencontre avec ce merveilleux personnage Luis Gonzales, ambassadeur du Mexique en France , coincé entre le gouvernement de Pétain , les espions franquistes, et les allemands qui occupaient la France ( et là, ce sont encore ceux-là qui nous apparaissent les moins ignobles..). Gonzales, je le connaissais déjà pour avoir lu son histoire dans toujours le même livre, Un fragile vernis d’humanité. Il avait un courage et un culot monstre, il en fallait, et arrivait à décréter territoire diplomatique mexicain trois chambres d’hôtels, dans lesquelles s’entassaient ceux qui couraient le plus de risque. Dont l’ex- président espagnol Azana. Et Arcadi.

Et puis le départ, Veracruz, et le reste de la vie d’Arcadi de sa famille et de la communauté catalane au Mexique. La plantation. Le complot international pour tuer Franco. Le bras en moins et les prothèses diverses. Et un éléphant.

Et dans cette partie du récit, on retrouve l’humour sud américain que je ne saurais vraiment définir, mais qui est dû en grande partie au style avec ces longues phrases, ces détails, ces « à propos, je ne vous avais pas dit que.. » qui m’enchantent. Qui réussit même à faire sourire à de moments pourtant particulièrement dramatiques.

La construction est magistrale, on ne se perd pas une minute, c’est une très belle histoire de personnages héroïques , et de mémoires familiale et collective, c’est vraiment un très beau livre.