Esquisse d'un pendu
de Michel Jullien

critiqué par Provisette1, le 26 octobre 2013
( - 7 ans)


La note:  étoiles
"Si fu a nous ce livre baille et donne par le dit Jullien, que je ne mente..."
...mais en divine apesanteur, je l'ai lu!

Michel Jullien, lui-même éditeur de livres d'art, nous transporte avec ce fabuleux "roman" jusqu’à cette époque médiévale où "le copiste, celui de 1368, (était) sur le point de se lever de son siège" pour laisser place à "la machine d' Allemagne", "brevet de nouvelle éternité" de "l'orfèvre raté de la famille Friele Gensfleisch zur Laden zum Gutenberg", cette création que l'on rapproche de "La Machine" de Montfaucon, celle qui permettait "de magasiner, remiser à la vue...des ruffians, des ribauds, de les montrer pendus, à tous, au plus grand nombre- dans l'avant-goût des grands cinémas..."!

Et, avec délectation, nous pénétrons dans l'atelier de la rue Boutebrie ou, tout à loisir, nous contemplons Raoulet d’Orléans, copiste, "escrivain" stationnaire, patenté par Charles V, "l'un des derniers représentants d'une caste d'une pratique sur le point de s’éteindre, vieille de mille ans, celle du codex", Raoulet mais également les autres scribes, ses "six laïcs... effectif d'aspirants et d’élèves passés maîtres", voûtes au-dessus de leurs lectrins, calame en main, retraçant des heures, des jours durant, les "Chroniques de France"- " roman des rois"- et les "Politiques" d'Aristote.

Tout amoureux de la belle ouvrage manuscrite, calligraphiée ainsi puis enluminée ensuite, sera très certainement, ainsi que je l'ai été, subjugué par le talent inouï de l'auteur à réussir ce trop rare prodige littéraire de nous faire remonter le temps et "voir" l'oeuvre se créer, nous éblouir aussi par la richesse lexicale stupéfiante dont il use jusqu’à l’excès parfois, au long de son récit.

Une plongée dans l'antan de l’écrit vertigineuse, étourdissante, hypnotisante conjuguée à de drolatiques anachronismes inattendus!

Avec d'infinis remerciements à l'auteur pour son art, la transmission d'ineffables bonheurs et aux Editions Verdier de nous l'avoir offert!
paris au temps des enluminures 6 étoiles

À quoi pouvait bien ressembler Paris au Moyen-Âge ? On pense bien sûr à Notre-Dame (Victor Hugo oblige), mais aussi à ces deux chefs-d’œuvre de l’art "supplicien" qu’étaient le gibet de Montfaucon et la place de Grèves. C’est ce Paris, celui du quatorzième (siècle, pas arrondissement), que nous fait découvrir Michel Jullien à travers l’histoire de Raoulet d’Orléans, copiste et enlumineur de son état en son échoppe de la rue Boutebrie, en plein cœur du Quartier Latin. Armés d’un lourd corpus d’érudition, mêlant le langage des temps passés aux références les plus actuelles, nous voici transportés dans le quotidien d’un de ces métiers d’art depuis longtemps disparus, ne survivant plus qu’au travers de la restauration des reliques du passé. Hélas, ce qui aurait pu être un agréable voyage dans le temps s’avère un pensum assez indigeste, malgré les efforts de l’auteur pour multiplier clins d’œil et jeux de mots à la manière d’un Prévert ou d’un Audiard. Comme la plupart de ces mots nous sont inconnus, sauf à posséder un Littré (le "grand", de préférence) ou avoir fait une thèse de doctorat sur les langues romanes, le divertissement se transforme vite en parcours du combattant. Reste la musique de l’écriture, assez belle il est vrai. À déconseiller sur la plage, peut-être à réserver aux très longues soirées d’hiver…

Jfp - La Selle en Hermoy (Loiret) - 71 ans - 24 décembre 2017


Gibet et calligraphie 5 étoiles

« Esquisse d’un pendu » est à la limite de ce qu’on peut appeler un roman. C’est presque à la limite une œuvre documentée, disons un documentaire, d’une part sur le Gibet de Montfaucon et d’autre part la copie écrite, la calligraphie et les enluminures à la veille de la révolution Gutenberg, au quatorzième siècle.
Pour ma part, le Gibet de Montfaucon et les joyeusetés qui s’y produisaient ne me passionnent pas plus que cela. Quant à la calligraphie, sa raison d’être à l’époque et toute la technicité qui s’y rapportait, bon … pas ma passion non plus.
D’intrigue, de ligne directrice … oui il y en a bien une, quand même ténue et qui fait un peu alibi dans le corps du roman. Roman que j’ai bien eu un peu de mal à lire, avouons-le, pas follement accroché que j’étais. J’imagine bien qu’un passionné de l’Histoire du Moyen-Age y trouvera robuste pitance mais justement, moi, c’est le côté « robuste » qui m’a coupé la digestion. Il y a eu comme un malentendu, j’avais vraiment cru au côté roman.
Reste l’aspect vertigineux de la situation qui prévalait à l’époque où toute œuvre était recopiée, à la main, sur vélin. C’est vrai qu’on a du mal à se projeter dans ce contexte ;

« L’inestimable valeur d’un manuscrit subissait, on pourrait le croire, une brutale décote sitôt que l’écrivain en avait terminé la copie. Décote immédiate de cinquante pour cent dès lors qu’un second exemplaire bien complet venait au jour, de soixante-dix pour cent à peu près dans le cas où le stationnaire prévoyait d’en tirer par sa plume deux modèles à la fois. Il n’en est rien. Trois, quatre unités au lieu d’une n’étanchent pas, n’apaisent nullement la demande. »

Tistou - - 63 ans - 17 mai 2016


Un hommages aux artisans du livre 6 étoiles

C’est sûr, il faut parvenir à passer les trente premières pages où l’auteur traite du gibet de Montfaucon, lugubre machine à pendre du royaume de France, pour que Esquisse d’un pendu déploie enfin son inestimable bouquet; au reste, cette première partie, pour fastidieuse qu’elle m’a semblé, du fait de son côté descriptif assez aride, est déjà remarquable sur le plan de la langue. Michel Jullien montre en effet dès l’incipit de son récit la minutie et la beauté de sa prose, égaillée par des anachronismes surprenants, suggérant un sens de l’humour et un immense plaisir à jouer avec les mots !

J'avoue que j'ai trouvé le roman infiniment plus vivant et intéressant quand enfin survient le protagoniste principal, Raoulet d’Orléans, débonnaire copiste de son état, et sa fine équipe. L’intrigue certes est relativement réduite à son minimum. Le texte vaut donc essentiellement par la reconstitution plus vraie que nature du Paris du quatorzième siècle, par l’humanité et une certaine drôlerie qui se dégage de Raoulet et des autres personnages, ainsi que par l’écriture extrêmement travaillée, précise, riche en détails, scrupuleuse (comme le serait d'ailleurs le travail d’un artisan copiste) de Michel Jullien, écriture qui de ce point de vue est assez impressionnante. Il manque de fait un grand souffle romanesque, mais là sans doute n’était pas l’ambition de Esquisse d’un pendu: le récit se présente plus finalement comme un hommage malicieux à ces artisans du livre, qui, avant que ne surviennent l’imprimerie et notre ère numérique, participaient avec lenteur mais conscience à la diffusion des livres et du savoir.

Fanou03 - * - 44 ans - 12 mai 2016


La rigueur 7 étoiles

En première partie, l’auteur présente le gibet de Montfaucon, machine à supplicier du Moyen-âge que je ne connaissais pas. Une entrée en matière fascinante quoique d’un morbide extrême. Avec elle, on découvre l’écrite de Jullien. Un tour de force, une maîtrise exceptionnelle de la langue alors que se mélange à la fois la précision des mots, le vieux français et une élégance dans les tournures de phrase. Chaque centimètre du gibet est décrit de manière détaillée, de même que chacune de ses ignobles fonctions.

Il s’agit d’un style certainement austère. Je dirais de la littérature technique. Cela se poursuit à la seconde partie dans un office de scribes où les personnages et leurs ouvrages sont soumis à la même minutie.

Sans contredit, un livre d’un vrai écrivain. Mais, malheureusement avec une histoire éparpillée, sans but et en cruel manque de romanesque.

Aaro-Benjamin G. - Montréal - 50 ans - 8 mai 2016


Ce n’est pas un roman… 5 étoiles

… contrairement à ce qu’indique la quatrième de couverture. C’est un documentaire sur tout ce que je n’ai jamais rêvé de savoir sur :

- Le gibet de Montfaucon, exposition de pendus sur plusieurs étages:
« La Machine n’est qu’ossature, rien mieux qu’un emboîtage architectural éviscéré, cubique, sans complexité de construction. C’est une pile creuse faite de niveaux amoncelés sur un empierrement mastoc, à répétition d’étages, une cage vide, libre au vent, des parois criblées de fenêtres sans vitres et protection.. Sa fonction fut d’exposer, de magasiner, de remiser à la vue dans une série de casiers verticaux des rufians, des ribauds, des malandrins et malfrats trépassés, de les montrer pendus, à tous, au plus grand nombre- dans l’avant-goût des grands cinémas-, non pas d’exécuter. »
«… la contrainte d’une logistique suppliciaire avec ses casse-tête de stockage, d’entrepôts de pendus à ciel ouvert, en showroom, magasinages impossibles à tenir intra muros, relégués hors enceinte, excentrés dans les hangars de Montfaucon, directement accessibles […] comme, de nos jours : Rungis, Cuir Center, Monsieur Bricolage, des docks »
On retrouve régulièrement des références au monde actuel, comme dans l’extrait ci-dessus, d’une façon que j’ai trouvée un peu trop systématique.
Vingt-quatre pages de ce style sur le gibet, avant d’en venir -enfin- au sujet suivant :

- Les techniques des copistes, des parcheminiers, les passages traitant de ces sujets étant encore ce que j’ai trouvé de moins ennuyeux.

Le personnage principal, Raoulet d’Orléans, a réellement existé et a copié « Les Grandes Chroniques de France de Charles V » comme le confirme Wikipedia.
Il y a vaguement une trame autour de ce manuscrit, avec une recopie « pirate » de ce manuscrit. Vaguement…

Lu dans le cadre du prix CL 2016, catégorie « Découvrir-Roman de langue française »

Ludmilla - Chaville - 64 ans - 3 avril 2016


Au temps des calames... 10 étoiles

Dès les premières pages de ce livre, Michel Jullien nous plonge au coeur de ce Moyen-Age impitoyable. Le décor planté, il nous présente Raoulet d'Orléans et nous emmène dans son atelier. Ecrivain, copiste, calligraphe honnête, cet homme tient plus que tout à rendre un travail correct et veille sur sur ses scribes avec autorité, mais aussi bienveillance, avec l'aide de Maroise, son épouse. Aussi quand il se voit confier l'écriture de deux nouveaux ouvrages, autres que des Bibles, travail qui le lasse un peu, il tient à mener à bien cette tâche.

Je ne pouvais ne pas aimer ce livre, puisqu'il évoque la calligraphie, cet art de la belle écriture si difficile à apprendre.
J'ai été impressionnée par toutes les sensations que relate l'auteur, sensations qu'éprouvent ces copistes, douleurs, concentration, endormissement, comme si lui-même s'y était collé et les avait connues, à son tour.

L'atelier, je le voyais, j'y étais presque, les odeurs remontaient, je sentais l'atmosphère qui y régnait, l'application des scribes, leur savoir-faire, le toucher du vélin, j'entendais crisser les calames.
C'est un rendu puissant et très juste.

Certains passages, relatant le quotidien de cet atelier, sont très drôles. J'ai retenu notamment l'invasion de moustiques et autres moucherons, que la Maîtresse d'atelier cherche à tout prix à éloigner.

C'est un bond dans le passé où le Collège se portait garant des emprunts des livres des étudiants, où tel ou tel ouvrage s'échangeait moyennant un autre de même valeur, où on pouvait aussi "louer" seulement quelques pages, puis revenir pour obtenir la suite... Ce temps si lointain où l'écriture portait la signature du calligraphe, de par sa "façon", où une page pouvait ne ressembler à aucune autre... Une époque menacée bientôt par l'invention de Gutenberg...

Le vocabulaire est très riche, voire ardu, mais après quelques pages on s'habitue.

J'en resterai à ces très belles impressions, ce livre a été pour moi un véritable coup de coeur.

Nathafi - SAINT-SOUPLET - 52 ans - 9 novembre 2013