La femme qui valait trois milliards de Boris Dokmak

La femme qui valait trois milliards de Boris Dokmak

Catégorie(s) : Littérature => Francophone , Littérature => Policiers et thrillers

Critiqué par Gregory mion, le 17 août 2013 (Inscrit le 15 janvier 2011, 36 ans)
La note : 10 étoiles
Moyenne des notes : 9 étoiles (basée sur 3 avis)
Cote pondérée : 7 étoiles (2 802ème position).
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De l'être et du non-être de Paris Hilton.

Il existe une tendance française qui consiste à penser que le roman policier, dans sa plus large mesure, appartient aux auteurs anglo-saxons. Des écrivains de qualité, heureusement, ont contesté cette croyance, comme l’a fait récemment Bernard Minier, un auteur quinquagénaire qui a déjà écrit deux polars remarquables, menés par une narration qui n’a rien à envier aux modalités anglophones. Boris Dokmak, pas loin d’être quinquagénaire non plus, propose ici un premier roman qui non seulement n’est pas une rengaine des codes classiques, mais qui, de surcroît, ne se prescrit aucun enfermement procédurier, en ce sens que son livre n’est ni tout à fait ceci, ni tout à fait cela, à tel point qu’il faudrait parler d’un livre héraclitéen, un livre dont l’intrigue traverse des contrariétés dynamiques, un livre toujours suspendu à la puissance de l’hypothèse plutôt qu’à la valeur définitive de la preuve.
Pourtant, chose paradoxale, l’une des préoccupations de La Femme qui valait Trois Milliards concerne l’embaumement tel qu’il se décline dans les techniques historiques de la momification, en quoi l’on est en droit de revendiquer des airs de précision et de démonstrations magistrales. Ce thème, dont on pourrait alors craindre que l’impassibilité de principe ne soit contagieuse pour le corps du texte, se révèle tout au contraire porté par une verve parodique, transformant les appareils du discours universitaire en exposés athlétiques, entre, par exemple, quelques micros qui captent des théories politiques désobéissantes, ou bien les confessions de chaire d’un professeur égypto-dépendant qui respirent un érotisme verbal digne de justifier un vrai « désir de connaissance ». C’est donc, en première instance dans ce travail romanesque, une réconciliation de plusieurs contenus objectifs et des manières qui les expriment, une parfaite symbiose du fond et de la forme, quelque chose qui relève de l’alliage du savant et du vernaculaire et que des lecteurs ont parfois manqué chez quelqu’un comme Umberto Eco (à juste titre). En cela, Boris Dokmak ne fait ni de l’anglo-saxon à part entière (des faits criminels qui imposent une formalisation narrative en crescendo), ni de l’européen typique (des faits qui ont souvent l’ambition de dire aussi bien la fiction policière que les aspects sociaux qui peuvent s’en déduire). Il n’y a pas de dimension proprement didactique dans La Femme qui valait Trois Milliards ; il y a une histoire d’embaumement très dispersée, à cheval sur trois temporalités (le temps de l’Histoire, le temps littéraire, puis le temps physique des corps momifiés à partir desquels on espère tirer des confidences, un temps qui se confond du reste avec le temps des enquêtes concomitantes de la science, de la police et des services secrets), tout ceci se confondant à une traque motivée par la disparition d’une célèbre fugitive, autour de laquelle cohabitent les plus farfelues des spéculations en même temps que les plus cocasses endurances. Cette fugitive se nomme Paris Hilton, la véritable Paris Hilton non pas en personne, mais celle qui est plutôt « en absence », point aveugle d’un livre qui la cherche dans les mots et les choses qui sont relatées par les mots en question. Il n’en reste pas moins que Paris Hilton est la raison de l’intrigue, mais fort habilement, B. Dokmak n’en fait pas la raison suffisante. Les effets de la disparition de Mlle. Hilton entraînent des complexités qui supposent un réseau de causalité autrement plus fouillé que les simples inquiétudes inhérentes au milieu de la jetset.

Néanmoins, nous avons voulu débusquer dans ce roman, outre ses qualités indéniables de narration, une sorte de chasse philosophique qui fonctionnerait sur le modèle de la vieille ontologie platonicienne : découper les éléments avant de les rassembler dans une tentative de définition négative (à défaut d’obtenir la vérité sur Paris Hilton, on saura finalement ce qu’elle n’est pas), ce qui revient en somme à poser une règle qui ne précède pas le texte en vue de le conformer d’avance, c’est-à-dire une règle qui se construit au fil même du texte parce qu’elle est chaque fois guidée par le désir de tester un maximum d’hypothèses. Cette règle, c’est la construction progressive d’une DIALECTIQUE de Paris Hilton, à savoir une façon de questionner et de répondre à propos de Mlle. Hilton, une façon de donner et de recevoir la logique d’un raisonnement, sans être celui qui ne fait que questionner ou celui qui ne fait que répondre. Tous les personnages du livre, et en particulier les deux qui s’affrontent dans un dialogue à distance qui renifle la dissipation de Mlle. Hilton (le lieutenant Joris Borluut, de la police belge de Bruges, et l’homme de main Albert Almayer, couteau suisse des Hilton), ce sont des personnages qui ont un réel désir de connaissance, jamais convaincus par une opinion, qu’elle soit droite ou difforme, pas plus qu’ils ne suivent la ligne droite d’un chemin, préférant les détours et les bifurcations, autant de signes que le roman est traversé par l’énergie productrice de la parole, bien plus efficace que l’empilement des cautions scientifiques. Elle est d’autant plus présente, cette parole, qu’elle se présente sous un maximum de formes (articles, écoutes de mouchards, exposés, lettres, vieux manuscrits, légendes, etc.). En définitive, le livre possède une perspective positivement oraculaire puisqu’il énonce des situations systématiquement tiraillées, en l’occurrence des contrariétés auxquelles nous faisions allusion tout à l’heure : Paris Hilton est présente/absente, l’embaumement est une pratique archivée/perfectible, le ou la coupable est un homme/une femme rationnel(le)/aliéné(e), etc. Bref nous avons là des situations qui plongent le lecteur dans une saine obscurité, à l’image de ces hommes de l’Antiquité qui n’avaient pas la hauteur de vue du sage et qui devaient rivaliser de paroles pour continuer d’habiter le monde. Le sage, quant à lui, était le seul capable de saisir la totalité ontologique du Logos traditionnellement héraclitéen, le seul capable de comprendre le défi d’un discours qui pouvait être celui-ci : « Le monde est jour/nuit, été/hiver, guerre/paix, blanc/noir, etc. »
Par conséquent, la disparition de Paris Hilton pointe une ambition qui dépasse la simple fantaisie : il s’agit de reconquérir la signification trouble de cet individu tout en interrogeant des phénomènes apparentés qu’on ne maîtrise pas (les rebondissements occasionnés par les découvertes, et plus encore les discussions amendées qui finissent par faire de P. Hilton le prétexte d’une quête effectivement plus grande que celle qu’on imagine). Cela s’effectue quitte à payer le prix de dangereuses manigances (après tout les sophistes et Socrate aimaient se tendre des pièges) ; il s’agit globalement d’atteindre un degré satisfaisant de cette reconquête du sens, c’est-à-dire une étape convenable de l’investigation, des résultats pas trop mauvais qui pourraient redonner une consistance d’être à la fugitive puisque sa disparition, quoi qu’on en dise, a favorisé un jeu de dégradation ontologique que seule une authentique posture philosophique a la compétence sinon de consoler, du moins d’améliorer.
De Paris Hilton, à certains égards, on poursuit l’ombre, et c’est la filature de cette de cette personnalité à contre-jour qui nous délivre petit à petit la richesse d’un roman qui est loin de n’être qu’un texte de policiers et de loubards égyptophiles. P. Hilton est ici un personnage principal qui n’a jamais été aussi manquant que Godot. Elle est même comparable au Socrate du Sophiste, un des dialogues majeurs de Platon : elle est un peu là, au début, c’est même l’argument qui nous pousse à rentrer dans cette histoire, puis elle se retire dans les coulisses de la narration, les enjeux grandissent, et de Paris Hilton, au bout d’un moment, il ne demeure que la possibilité d’un ressouvenir. Les personnages sont assez désireux de philosopher entre eux ; ils n’ont pas besoin de Mlle. Hilton en chair et en os pour progresser sur le chemin des connaissances qui se profilent dans son sillage. À vrai dire, il n’en est qu’un qui témoigne d’une obsession directe de P. Hilton, un personnage nommé Bazarov, qui écrit des lettres hilarantes sur le statut ontologique de cette blondasse nouménale. Est-ce que B. Dokmak a choisi le nom de Bazarov à dessein ? On peut le penser car Bazarov est le héros littéraire de Père et Fils, de Tourgueniev, et à travers ce personnage de Bazarov, mine de rien, une définition de l’esprit nihiliste se systématise. Ce serait là un clin d’œil astucieux, ce dont La Femme qui valait Trois Milliards ne manque pas, tant pour ceux qui ont une maîtrise de l’histoire des idées que pour ceux qui ont le goût d’investir toutes les marques textuelles non référencées. Car s’il est une qualité qu’il faut également souligner dans ce roman, c’est qu’outre ses vertus de roman policier pur d’une part, il représente d’autre part la tentation de la double lecture qui voudrait essayer de retirer du texte des éléments espiègles.
À la fin, quand même, que le lecteur se rassure. Étant donné que le livre de B. Dokmak n’est pas commensurable à une catégorie littéraire en particulier (sinon le roman policier en tant qu’il est joliment revisité), il est absolument lisible pour ce qu’il est et ce qu’il n’est pas, et nous n’avons pas fini d’en parler du fait même de ses précautions narratives qui en font aussi bien un grand roman policier qu’un subtil traité d’ontologie sur l’être et le non-être de Paris Hilton. Le livre a été comparé au début de sa réception à Bret Easton Ellis et à James Ellroy, mais quant à nous, nous lui avons trouvé un cousin germain chez Jean Echenoz, avec le roman Les Grandes Blondes.

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Ce philosophe français qui écrit comme un scandinave

8 étoiles

Critique de Pacmann (Tamise, Inscrit le 2 février 2012, 53 ans) - 13 février 2019

Attention les yeux, ça déménage.

En 2023, deux héros, l’un belge, l’autre américain, mènent des enquêtes parallèles avec deux styles différents. Ils ne se rencontrent que tout à la fin d’un roman qui vous emmène sur quatre continents. Ce récit évoque un crime d’une atrocité sans pareille et la disparition de la grande figure de la jetset, Paris Hilton.

L’auteur va d’ailleurs repêcher quelques anecdotes sur Wikipedia et évoque tout au long du roman, entre légende et réel, la pratique du Thopar, soit un processus de momification alors que l’individu est encore vivant.

On est donc bien dans le triller rapide aux chapitres courts qui alternent les lieux et les personnages dans un style nerveux caractéristique d’un page-turner (désolé pour les allergiques au franglais).

Bien sûr il y a des longueurs, quelques invraisemblances, des imprécisions faisant par exemple de Bruges un port maritime, et un niveau littéraire qui correspond à ce style de bouquin, mais on s’amuse à défaut de se cultiver.

Cet auteur français d’origine ukrainienne qui est décédé fin décembre 2017 n’a produit que trois romans et aurait pu faire une grande carrière.

La Femme qui valait trois milliards, Boris Dokmak – Le Ravissement de P.H.

10 étoiles

Critique de Clashortrash (, Inscrit le 18 octobre 2018, 39 ans) - 18 octobre 2018

La Femme qui valait trois milliards, Boris Dokmak – Le Ravissement de P.H.

Attention : perle rare !
Un vrai Thriller jubilatoire par le côté ludique, intellectuel et savamment rythmé de l’auteur !
Disons-le d’entrée de jeu : 758 pages, ça peut faire peur. Or, le chapitrage calé sur « lecture de trajet de métro », ou feuilletonesque fonctionne assez bien. La tension pulp est permanente, et sait s’acoquiner avec un goût des mots rares ou savants, un sens de la description recherché voire une véritable inventivité verbale (de beaux passages en maison de retraite). La digression savante assez longue sur les Momies du Tomphar, par exemple, est assez prenante. Autre qualité profonde : par son amplitude temporelle (récits historiques, anticipations, etc.), sa dilatation géographique (la côté somalienne jouxte les quartiers chics de Los Angeles en passant par les locaux de la CIA bruxelloises), sa polyphonie habile (deux enquêteurs dissemblables, des coupures de presse, des indices parlants) et sa respectable ouverture culturelle (des procédures de l’embaumement à un hommage aux Dupont et Dupond assez sympathique) – c’est un roman monde.
Certes, il y a quelques temps morts, quelques facilités : les passages hards obligés par la pédophilie ou le viol sont un peu trop obligés. Je dirais même un peu bâclés. Bien que P.H. soit le coeur de sa machine littéraire, Boris Dokmak est plus « tendre » et « attentionné » sur les violences faites aux vieux, assez jouissives, que sur celles faites aux femmes, simplement glauques.
Y aurait-il hommage au « Ravissement de Britney Spears » dans cet ouvrage ? Il aurait été bon de l’appuyer davantage – le côté loser minable de l’agent secret français qui n’a même pas le permis devenu ici belge pouvait être bien plus creusé.
Un polar inoubliable, en tout cas, élégant, racé, et qui décoiffe !

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