Jérôme Bosch
de Eugène Savitzkaya

critiqué par Kinbote, le 28 mars 2003
(Jumet - 65 ans)


La note:  étoiles
Le jardin des délires
Jérôme Bosch « narré » par Savitzkaya, la belle idée ! Chant « tripal » autour des figures totémiques de l’iconographie fantastique du peintre flamand, qui prend racine dans l’argile des sensations embourbées pour remonter, à la faveur d’un travail plastique sur les mots et leurs significations jusqu’au ciel des idées, au paradis des formations mentales, faites de formes hybrides empruntées aux mondes les plus bas, c'est-à-dire les plus proches de la peau et du corps, et même du dedans du corps, au niveau du sang et des viscères.

« Ainsi nous pécherons jusqu’à la fin des temps, comme cela nous a été enseigné de toute éternité, si l'éternité existe, assumant nos sept libertés fondamentales avec hardiesse et opiniâtreté. »
D'emblée Savitzkaya, dans le droit fil du peintre, place les sept péché capitaux au rang des seules libertés humaines, sûrs moyens d’évasion de la prison de l'être.
Si le narrateur affirme qu'il est « le nombril du monde et le centre de l’univers ou son cloaque », il peut aussi regretter qu'il ne sera « jamais un serpent ni un ange », déclarant plus loin son incomplétude en ces termes (si tant est que c’est le même « je » qui parle) : « Pourquoi ne suis-je que moi-même, fil entortillé et noué autour d’une carcasse, perfection édentée et précaire ? »
Il relève le désordre foncier du monde, l’indistintion qui s'offre d'abord aux sens et à la raison humaine.
« Toutes les créatures émergent chaque jour des mares putrides et argentées et prennent corps dans la lumière du jour ». Une indistinction qui fait confondre les anges et les démons, les monstres et les créatures du bien, les deux pouvant parfois être mêlées et procurer par le fait de nos percepteurs sensoriels de bienfaisantes sensations. « La chasse aux monstres est impossible car il n'est pas permis d’en distinguer un avec certitude et de l’identifier avec précision. » Savitzkaya, via Bosch, montre que la cruauté voisine avec la douceur, que rien n'est tout à fait lisse ou rugueux et que chaque étendue de paix recèle ses parts d'ombre, ses reliefs de guerre.
Le monde est un immense garde-manger où l’homme peut « du malheur et du bonheur faire son beurre, étant omnivore de naissance, autant porté vers ce qui pue que vers ce qui embaume ».
Voir (cerise sur le gâteau) ces deux pages consacrées au cul (p44) dont voici quelques fragments :
« Le cul est un trésor aussi précieux qu’un soleil levant derrière des forêts de pins champêtres (…) Le cul solitaire appelle les mains, les dents, la langue et la bave pour lui permettre de se mouvoir suivant la courbe harmonieuse tracée. Le cul invisible et informe appelle les yeux pour le concevoir et témoigner de son apparition et de la véracité de son visage. (…) Le cul appelle le nez pour qu’il rendre compte de sa maturation et que du même coup il dissipe l'apparence austère de sa légèreté nimbée en manifestant avec force l'abondance de musc, d’aigreur rafraîchissante, de souffle, de bonbons, de pain frais, de radis, de saint-pierre, de fromage, de fourrage à bestiaux, de blé comme dans une grange lumineuse servant de marché couvert où les légumes sont à l’aise dans de vastes paniers. »
Autrement dit, le cul, comme toute chose de ce bas monde, n’est rien sans les sens appelés à le révéler.