La promenade au phare de Virginia Woolf

La promenade au phare de Virginia Woolf
( To the lighthouse)

Catégorie(s) : Littérature => Anglophone

Critiqué par Bolcho, le 26 mars 2003 (Bruxelles, Inscrit le 20 octobre 2001, 69 ans)
La note : 10 étoiles
Moyenne des notes : 8 étoiles (basée sur 5 avis)
Cote pondérée : 6 étoiles (9 457ème position).
Visites : 4 253  (depuis Novembre 2007)

« Nous pérîmes, chacun tout seul »

Lire Virginia Woolf.et s’en remettre ensuite, est-ce un plaisir ou une dangereuse épreuve ? Ou les deux ?
On est sur une île et la vue qui s'offre, c’est la baie et au loin le phare. Un bateau qui s'arrête. Quelque chose qui finit. Une tristesse qui point (comme elle le dit plus loin : « (.) incapable de chasser d’une chiquenaude ces grains d'affliction qui, l'un après l’autre, se posaient sur son esprit ») et le personnage à terre (« la mer ronge le sol sur lequel nous nous tenons ») perçoit cet instant anodin comme une part du tout dans lequel chavire l’esprit : « (.) les perspectives lointaines semblent dépasser des millions d’années celle de ceux qui les contemplent ».
Virginia Woolf inclut toujours l’instant fugitif dans sa part d'éternité. Le présent n’est qu'un point de passage fragile entre passé et futur. Ce que nous vivons est déjà passé. Un des personnages, Mrs Ramsey, vient d’animer un dîner durant laquelle, à plusieurs reprises, elle a eu l'impression de s'extraire du réel, de se désunir du temps. Quittant la salle et cette scène du repas, « Mrs Ramsey, lui donnant un dernier regard en tournant la tête, savait qu'elle était déjà devenue le passé ». Les personnages masculins sont un rien ridicules. Mrs Ramsey constate à propos de son mari, pourtant un Monsieur important : « Que ce petit homme est donc assommant ! ». C'est que lui n'a pas une perspective incluant le passé et l’avenir lointain. Il croit prévoir la pluie qui empêchera d'aller au phare le lendemain, mais il n’imagine pas à quel point son exercice de météorologie appliquée à une portée qui le dépasse, puisque cette déception marquera son fils toute sa vie peut-être. Sans doute est-ce cette conscience qui fait dire à la mère, à propos de ses enfants, que « jamais ils ne seront aussi heureux ». Et le mari, se fâchant alors : « A quoi bon se faire une idée aussi triste de la vie ? ». Oui, mais « à quoi bon ? », ce n'est pas nier la pertinence de la réflexion ; seulement son utilité pratique. Les changements de points de vue narratifs (on « est » tour à tour chacun des personnages) donnent au lecteur une multitude de visions de chacun des moments du récit et ils permettent aussi de faire de chacun des personnages un être unique et au même niveau que tous les autres. Pas de hiérarchie, mais une grande solitude, d’ailleurs le « Nous pérîmes chacun tout seul » (un extrait d’un poème de Tennyson) revient comme un leitmotiv. Le livre ne s’appuie sur une certaine chronologie que de manière assez lâche. Les véritables liens internes sont d'une autre nature : des correspondances établies entre une succession d’instants révélateurs, des bribes du temps qui se figent un instant sous forme de mémoire et qui interagissent, en équilibre instable entre le passé et l'avenir, entre la naissance et la mort, entre la création et la destruction. Le véritable sujet du livre, c’est le temps. Virginia Woolf isole des moments qui deviennent les points et les lignes de force du tableau à construire, avant que celui-ci à son tour. : « On l'accrochera au mur d'une mansarde (…) ; il sera détruit. Mais qu'importe ? ».
Je ne suis pas sûr d’avoir beaucoup appris sur les ressorts internes de l'esprit humain (après tout, j’ai le mien pour ça.), mais sur la littérature, oui, j’ai beaucoup appris.

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Ambiance

7 étoiles

Critique de Romur (Viroflay, Inscrit le 9 février 2008, 44 ans) - 9 février 2014

La promenade au phare... La promesse d’une mère, le rêve d’un enfant dans une grande maison vieillissante en Ecosse où sont rassemblés une famille et des amis, sous l’influence rayonnante de la mère, Mrs Ramsay. Nous allons passer une journée avec eux, surtout en vue subjective, dans l’esprit de Mrs Ramsay et de Lily Briscoet.
Dans la deuxième partie 10 années s’écoulent et la maison se délabre.
Mais voici qu’on annonce le retour de la famille, ou plutôt de ceux qui restent. Manquent un fils mort à la guerre, une fille morte en couche et la mère morte de vieillesse mais toujours présente dans les esprits. Et le père emmène les enfants devenus quasi-adultes au phare, comme pour exorciser un souvenir. A nouveau nous voici dans l’esprit des uns et des autres : le regard acéré de Lily Briscoet restée à la maison, l’esprit des enfants révoltés contre leur père.

Il ne se passe presque rien... Tout est dans les ambiances, dans les rapports humains, dans l’introspection, dans l’ironie et la tendresse de V Woolf pour ses personnages, dans une langage poétique et soignée. A lire au calme, en prenant son temps, pour pouvoir savourer.

Saisir la pensée

8 étoiles

Critique de Vda (, Inscrite le 11 janvier 2006, 42 ans) - 15 avril 2010

Ce ne sont pas des monologues intérieurs qui composent ces instants de la vie que choisit de peindre Virginia Woolf, ce sont des pensées, leur flottement, leur errance parfois traversés d'une oralité intime.
Outre que l'auteur saisit l'insaisissable de l'intime, elle agence aussi l'évanescence de la vie, celle dont se tissent les souvenirs, et les regrets. Tout cela avec une écriture toute en délicatesse, et toute de justesse.

J'ai lu ce livre dans sa réédition par Stock sous le titre Au phare.

Un jour, deux ou trois ans, un jour

9 étoiles

Critique de VS (Yerres, Inscrite le 11 mars 2005, 50 ans) - 30 septembre 2007

La structure est simple: unité de lieu, une maison de vacances au bord de la mer; trois périodes, une journée, plusieurs années (cinq ou six), une journée.

La description des lieux et des personnages est donné par les impressions des personnages, leurs sensations et leurs sentiments, la narration glissant sans heurt d'un narrateur à l'autre et changeant les points de vue.
Lorsque la maison est vide, la description est prise en charge soit par l'auteur, soit par les femmes de ménage, et ce sont la lumière, les ténèbres, les courants d'air, qui deviennent personnages. L'effet est inattendu:
«Rien ne bougeait dans la salle à manger, l'escalier. Toutefois, par les gonds rouillés et les boiseries gonflées et saturées d'humidité marine, certains airs, détachés de la masse du vent (la maison tombait en ruine après tout) s'insinuèrent par les coins et se risquèrent à entrer. Pour un peu, il était possible de les imaginer, pénétrant dans le salon, questionnant, s'étonnant, faisant un jeu de cette palpitation du papier peint décollé, demandant: allait-il tenir encore longtemps, quand allait-il tomber?»
(partie II chapitre 2, traduction de Magali Merle pour La Pochothèque.)

Le sujet du livre n'est rien, ou presque rien: la vie, les ambitions des uns et des autres, le mariage (nécessaire ou pas à une vie heureuse?), la difficulté de créer, la tyrannie d'un père de famille dans lequel on reconnaît des traits du père de Virginia Woolf, la façon dont le temps passe, mais aussi la façon dont certains instants restent à jamais gravés en nous. C'est d'ailleurs le savoir-faire de Mrs Ramsay, l'héroïne du roman: immobiliser le temps. «Mrs Ramsay faisant de l'instant quelque chose de permanent»[1] réalise dans sa vie de ménagère l'ambition de l'artiste, provoquant admiration et jalousie inconsciente.

L'humour, parfois l'ironie, de Virginia Woolf, est constant, elle effleure avec légèreté la vie, la mort, les déceptions, et peint à merveille l'évolution des sentiments au sein d'un même être au contact d'un autre (on songe au Planétarium de Sarraute à venir). Les objets et les autres, tout infue sur nos sensations, et nos sentiments font changer notre point de vue sur les objets et les autres: l'interaction est constante et sans fin.
Cette clé de lecture nous est clairement donnée dès la première page:

«Comme il appartenait, à l'âge de six ans déjà, à cette grande tribu où l'on est incapable d'endiguer le flot de sentiments, et obstiné à laisser les perspectives d'avenir, avec leur cortège de joies et de peines, obscurcir la réalité palpable; comme chez ces personnes, même en leur prime enfance, la moindre oscillation de la roue des sensations peut cristalliser et pétrifier l'instant qu'elle enténèbre ou illumine, James Ramsay, assis par terre à découper des images dans le catalogue illustré des «Army and Navy Stores», encercla celle d'un réfrigérateur, tandis que sa mère parlait, d'une aura de divine félicité; d'un liseré de joie.»
(première page.)

Un exemple de l'humour de Virginia Woolf et de son procédé qui consiste à rendre par des images matérielles et fantasques des sentiments et des sensations:

«Il contempla avec satisfaction son pied, le tenant toujours en l'air. Ils avaient abordés, sentit-elle, une île ensoleillée où résidait la paix, où régnait la santé de l'esprit, sous un soleil éternel, l'île bénie des bonnes chaussures.»
Ibid, partie III, ch.2

Les passages décrivant à deux reprises, (à des années d'intervalle pour le personnage) la difficulté de peindre, la difficulté de convertir ce qu'on voit et ce qu'on sent en réalité sur une toile, sont magnifiques. L'écart entre la démesure de la question et l'humilité de la réponse est terrible:

«Comme une œuvre d'art», répéta-t-elle, son regard allant de la toile aux marches du salon et retour. Il lui fallait se reposer un instant. Et pendant cet instant de repos, tandis que son regard allait vaguement d'un objet à l'autre, la vieille question qui continuellement traverse le ciel de la pensée, la vaste question, générale, sujette à se préciser en de tels moments, où elle donnait libre essor à des facultés dont elle avait beaucoup exigé, vint se présenter au-dessus d'elle, s'arrêter, s'obscurcir, au-dessus d'elle. Quel est le sens de la vie? Rien de plus — question simple; qui tendait à vous cerner de toutes parts au fur à mesure des années. La grande révélation n'était jamais venue. Peut-être la grande révélation ne venait-elle jamais. À sa place, de petits miracles quotidiens, des illuminations, des allumettes inopinément craquées dans le noir, en cet instant, par exemple.»
Ibid, partie III, ch.3

Un superbe casse-tête

8 étoiles

Critique de FightingIntellectual (Montréal, Inscrit le 12 mars 2004, 34 ans) - 26 juillet 2007

Voila un roman que j'ai beaucoup plus apprécié que 'Mrs. Dalloway' en fait, je vous dirais que j'ai beaucoup plus aimé ce roman que la plupart des romans modernes que j'ai lu jusqu'à maintenant.

La forme du monologue intérieur est poussée à son extrême et la réception devient un défi de tous les instants. Serez-vous capable de reconstruire le casse-tête identitaire que Virginia Woolf propose? Qui est le père pour James? Qui est James dans cette famille? Quel est son rapport à sa mère? Ses frères et soeur?

Ce bouquin n'est définitivement pas pour tout le monde, mais je le recommande chaudement aux aficionados de littérature et psychanalyse.

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