La valse des alliances
de Will Eisner

critiqué par Blue Boy, le 19 juin 2013
(Saint-Denis - - ans)


La note:  étoiles
Les mariages arrangés, c’est pas pour tous !
Venue d’Europe centrale au XIXème siècle, la famille Arnheim s’est établie aux Etats-Unis avec la volonté de s’y forger un nom et une réputation. Et pour gravir l’échelle sociale, quel meilleur moyen de contracter les bonnes alliances ? Ainsi, de mariages forcés en déceptions amoureuses, d’associations financières en coups tordus, les Arnheim vont-ils, au cours du siècle, se tailler un empire. Cela n’ira sans mal ni sans drames…

Le titre colle parfaitement à cette BD menée tambour battant et sans temps morts. Il fallait sans doute le talent de Will Eisner pour parvenir, en 170 pages, à créer une fable universelle en se basant sur une vie imaginaire mais tout à fait crédible, celle de Conrad Arnheim, fils d’un immigré juif allemand qui fit fortune aux USA. Le style graphique légèrement désuet et pourtant vif est bien adapté à l’histoire, qui démarre à la fin du XIXème siècle et s’achève dans les années 60. A l’aide des témoignages de son épouse, et de son propre sens aiguisé de l’observation, en particulier pour tout ce qui touche au genre humain, l’auteur, lui-même fils d’immigrants juifs, dissèque avec un humour implacable et une certaine cruauté les us et coutumes des grandes familles juives américaines. Ces nouveaux « aristocrates », ayant fait du rêve américain une réalité, étaient prêts à toutes les machinations pour ne pas le laisser filer. A commencer par nouer des alliances avec des familles de même rang social et de même confession. Ils constituèrent, à force de mariage arrangés, les membres d’une caste privilégiée et soucieuse avant tout de sa réputation, « d’ancien argent », par opposition aux immigrés de plus fraîche date, nouveaux riches et intrus, de « nouvel argent ».

On pourra toujours reprocher à l’auteur d’avoir forcé le trait de ses personnages, qui apparaissent plus comme des caricatures. Mais il l’a fait ici à bon escient, son objectif étant de montrer d’abord les rouages d’un système à la fois vertical (avec comme but permanent l’ascension sociale) et cloisonné (donc non horizontal, excluant impérativement les « Gentils » ou non-juifs). Will Eisner assaisonne son récit d’anecdotes historiques qui permettent de mieux comprendre les motivations de ces familles (ayant fui les pogroms et la misère dans leurs pays d’origine) et de relativiser. On croit d’ailleurs déceler une certaine magnanimité de sa part, malgré la répugnance que semblent provoquer chez lui l’arrivisme, le sectarisme et l’hypocrisie… car oui, Eisner indéniablement ne peut s’empêcher d’être humaniste !

Globalement, j’ai beaucoup aimé cette histoire qui permet d’en apprendre un peu plus sur la communauté juive américaine grâce à sa part documentaire non négligeable, et peut se lire telle une fable contemporaine, un conte de fées moderne où industriels, financiers et traders ont remplacé monarques, chevaliers et princes d’antan. Certes, ça fait bien moins rêver, d'ailleurs il n'y a ici ni héros ni gentils (dans les deux sens du terme), mais comme chacun le sait, la nature a horreur du vide…