Le village
de Ivan Bounine

critiqué par Stavroguine, le 12 juin 2013
(Paris - 33 ans)


La note:  étoiles
Les existences misérables
Paru en 1909, Le Village, premier roman d’Ivan Bounine a été décrit par Gide comme « l’ouvrage le plus puissant de la littérature russe du XXe siècle » - preuve s’il en est qu’on devrait se garder de distribuer les superlatifs pour juger l’oeuvre d’un siècle qui n’est pas commencé depuis dix ans. Encore que tout dépende de l’interprétation que l’on souhaite donner du mot « puissant ». Car si l’histoire littéraire retiendra peut-être Pasternak ou Boulgakov (et si mes inclinations m’orientent quant à moi vers Andreïev) plutôt que Bounine comme les bandiere de la littérature russe du vingtième siècle, il est cependant indéniable que dans Le Village, il met le doigt sur quelque chose quand il décrit avec réalisme la condition paysanne dans la Russie tsariste déclinante.

Le paysan russe, ce fameux moujik cher à Tolstoï, le dix-neuvième siècle nous le décrivait finalement comme un doux animal. Si on pointait déjà sa tendance à la paresse et sa roublardise, c’était avec tendresse qu’on les évoquait, et la condescendance du propriétaire à l’égard de ses travailleurs à une époque où le servage n’était pas aboli, amenait la plupart des auteurs à mettre en avant leur bienheureuse naïveté mêlant allègrement superstition et religion, une sagesse populaire, et surtout un attachement indéfectible envers son maître. On ne parlerait pas mieux d’un chien doué de parole, fidèle au maître qui le bat et le nourrit, et qui confond le tonnerre avec le courroux divin.

Que les auteurs du dix-neuvième aient édulcoré la réalité ou que l’abolition du servage, la défaite de l’armée tsariste contre le Japon et la révolte de 1905 l’aient bouleversée, toujours est-il que le paysan russe qui nous est ici présenté à travers le destin des deux frères Krassov semble bien différent de son aimable aïeul. Si la paresse et la roublardise demeurent des traits caractéristiques de son mode de vie, Bounine les évoque avec bien plus de malveillance que ses prédécesseurs. Pour lui, le moujik semble avoir été avili et corrompu par l’ennui et les corvées qui l’ont conduit à l’ivrognerie et surtout vers une stupide méchanceté. Bounine n’en impute pas la cause à quelque phénomène génétique comme ce put être la mode à l’époque, mais semble la trouver dans l’environnement social dans lequel évoluent ces paysans et en premier lieu, dans leur relation avec le propriétaire terrien pour lequel ils travaillent.

Tikhon Krassov, le premier des deux frères, est l’un d’entre eux. Bounine a la finesse de ne pas le diaboliser - et c’est d’ailleurs une grande qualité du roman de ne diaboliser personne, même les personnages les plus abjects : toujours, le narrateur observe à leur égard la distance du scientifique ; pas la froide intrusion du juge. Dans le domaine de Dournovka (qui ne lui appartient donc pas), Tikhon dirige ce qui ressemble à un koulak, ces fermes qui deviendront les sovkhozes après la révolution et qu’exploitent des paysans sans terre. Soucieux avant tout de son profit, Tikhon n’hésite pas à battre ses ouvriers, à les mettre dehors au moindre écart de conduite sans se soucier des conséquences, et même à « emprunter » leurs femmes quand la sienne est devenue trop vieille pour lui donner un héritier. En somme, il entretient à leur égard un mépris non-dissimulé que ceux-ci lui retournent sous forme de haine viscérale, n’hésitant pas à l’insulter et à le voler. On est donc loin de cette harmonie seigneuriale que nous décrivait Tolstoï et dans laquelle maîtres et serviteurs semblaient se comporter comme pères et fils.

D’autant que cela ne s’arrête pas là : si la lutte des classes est déclarée entre Tikhon et ses ouvriers, les rivalités intestines ne manquent pas pour autant. Les paysans se volent, caftent et médisent ; les maris battent leurs femmes jusqu’à ce que celles-ci les empoisonnent ; et elles vont à l’autel comme d’autres vont à la guerre. On ne semble trouver de paix que dans la mort, lorsque les épitaphes vantent les qualités qu’on ne possédait pas dans la vie.

On pressent donc, comme Bounine, qu’il suffirait d’une étincelle pour que tout cela s’enflamme et entame une révolution. Il suffirait d’un Kouzma, le second frère Krassov, intellectuel dans la mesure où il sait lire et se présente même comme l’auteur d’un livre « en vente chez l’auteur ». Kouzma s’adonne à l’ivrognerie et à pas grand chose d’autre quand il rejoint son frère dans sa propriété. C’est un personnage sympathique auquel on s’attache d’autant plus que l’auteur prend le temps de nous raconter sa vie plus longuement qu’il ne le fera pour tous les autres personnages. C’est en outre l’un des rares authentiques « gentils » de ce livre. Pour autant, on pressent à travers son verbiage naïvement marxisant et sa douceur sincère, ses louables égards pour son prochain qui le distinguent de son frère, qu’il est le genre de personne bonne et tout juste assez stupide pour s’enflammer pour une idée naïve dont les conséquences le dépassent. Bounine ne prétend-il pas que c’est la stupidité, plutôt que l’idéologie, qui est à la base des révolutions ?

Voilà donc un livre où la stupidité des uns répond à la méchanceté des autres. Un roman assez sordide donc, et qui s’intègre bien dans cette campagne russe froide et boueuse, où l’on se réchauffe à la vodka. Si on peut louer le réalisme de l’auteur qui tranche avec les images d’Epinal que distribuaient ses pères, on déplorera une idéologie conservatrice : le roman semble moins préoccupé par la dénonciation des conditions de vie des paysans que par leur exposition sous une lumière abjecte. De même, le lecteur regrettera que la chronique répétitive d’une existence misérable remplace ici une véritable trame romanesque. La distance que place l’auteur entre lui et ceux qu’il observe contribue aussi à empêcher le lecteur de s’attacher aux personnages (à l'exception de Kouzma) : on a parfois l’impression de lire quelque indigeste revue scientifique. Bref, une lecture répétitive et pas forcément agréable, mais intéressante en ce qu’elle nous présente une réalité qui diffère de l’idée qu’on s’en fait ; en outre, on enrichira notre champ lexical en matière de flore russe.
Un sombre poème en tableau... 10 étoiles

Cela pourrait être une chronique mais non, c’est bien un poème tel que le présente l’auteur ; car un poème peut être le porte parole de la misère, de l’ignorance, d’une réalité souvent sordide, tout ce qui peut écraser des hommes maintenus dans un état qu’ils n’ont pas choisi et dont ils n’ont pas encore la force, l’énergie de la rébellion, même s’ils en ont déjà conscience :
« Changer l’gouvernement et partager la terre,-un gosse comprendrait ça. De sorte que c’est clair, pour qui qu’il est, l’peuple ! mais naturellement, i’s tait. Et i’ faut seulement faire attention et m’ner la chose de façon qu’i continue à s’taire »

Cette intrusion dans ce milieu où toutes les tares de la misère humaine sont représentées, est sans complaisance et misérabilisme ; j’aime qu’on présente les hommes tels qu’ils sont, se débattant dans cette adversité avec lâcheté et violence (et pas forcément avec vertus comme dans d’autres romans réalistes) ; car la condition du paysan ici est à elle seule une violence qu’il n’est pas question de juger, de dénoncer mais uniquement de VOIR ; et ce qui en fait un poème c’est qu’il s’agit d’une épopée humaine où les tares, les avilissements de ces gens courbés par cette condition, deviennent en quelque sorte leurs grandeurs misérables.
Il n’est pas non plus question de dédouaner ceux qui prétendent s’en sortir en exploitant leur misère par la méchanceté, la cupidité, comme pour se défendre, les frères Tikhon et Kouzma en sont l’exemple même.
C’est un regard acéré, sans concession où les phrases souvent superbes dans leur réalisme parlent des hommes qui vivent dans une sorte de microcosme, ce village, ce lieu, cet état qui, c’est d’une évidence même ne pourra aboutir qu’à une révolte. Révolte bien sûr qui est évoquée parce qu’elle travaille d’une manière sourde les esprits sans pourtant donner encore un signe d’espoir et où ceux qui réussissent à posséder grâce aux trafics, petits parvenus aux méthodes odieuses, ont peur de tout perdre ; c’est à nous de comprendre, de terminer cette lecture en nous disant : ce qui s’est passé ensuite en Russie était inévitable mais certains sauront faire, d’autres pas, car déjà perdus.
J’ai été fascinée par les descriptions des hommes, des lieux, où se mêlent les odeurs, les bruits, les mouvements, les rictus sur les visages, les cris…
Plaindre, dénoncer, avoir pitié ne rendent pas forcément justice à ceux qui ont été soumis et pervertis par l’exploitation, la domination ; le meilleur moyen, il me semble, c’est bien de s’introduire dans leurs vies jusque dans le moindre détail pour leur permettre de remonter à la surface et qu’enfin on puisse les voir ; tels qu’ils sont !
Car Bounine les sort de la fange en les montrant un peu comme dans un tableau ; j’ai pensé aux « mangeurs de pommes de terre» de Van Gogh et surtout à Constant Permeke, cet extraordinaire peintre flamand des XIX/XX è siècle qui représente les paysans dans une dimension qui dépasse celle de la terre où ils travaillent et dans laquelle leurs pieds s’enfoncent, au point de se cogner aux limites du cadre. La grandeur du paysan (mais pas sa valorisation), le Moujik chez Bounine, c’est ce lourd poids de l’existence dont il a, plus que tout autre, besoin d’une étincelle pour parvenir à sortir du cadre de ce village…. Et il est vrai que cette étincelle est bien difficile à imaginer après cette lecture…
Ce qui en fait un poème aux accents désespérants.

Il faut rendre hommage à cet écrivain qui a eu cet élan d’humanité pour essayer de comprendre la condition humaine de cette partie du peuple asservie et pervertie par le joug d’une classe dirigeante. Je comprends aussi qu’on puisse obtenir le prix Nobel lorsqu’on a cette capacité d’aller jusqu’au fond de cette humanité et d’oser la montrer sous un aspect à contre courant de l’image que d’autres écrivains russes voulaient donner du moujik. Le courage et la dignité du paysan existent, ici il ne sont pas montrés mais prendront d’autant plus de valeur qu’on saura d’où et de quoi ils ont dû émerger.
Ce que j’ai aimé chez Bounine c’est qu’il nous ait laissé juger par nous-même de ce que peut être l’injustice d’une vie d’asservi et d’opprimé et surtout des méfaits qu’elle provoque, comme l’ivrognerie, les jalousies, les haines, les superstitions et même les viols et meurtres... Pas de compassion, la réalité à l’état brut avec le style approprié, sobre, lucide et d’une efficacité… terrifiante.
Et ce village devient une allégorie de ce que peut être la nature humaine…

« Tandis que la cuisinière, tout en se grattant et en baillant, allumait le poêle, faisait cuire des pommes de terre pour les verrats et attisait le samovar, Osska, sans bonnet, trébuchant de sommeil, - traînant de la bale de blé, destinée aux chaux et aux vaches. Tikhon Ilitch lui-même ouvrit la porte de l’écurie, dont les battants grinçaient sur leurs gonds, et entra le premier dans le lieu confortable chaud et sale, protégé par des auvents, des clôtures et des étables. Le fumier montait au-dessus de la cheville. Fumier, purin, pluie –tout cela se mélangeait, formant un épais liquide brun »
(…)
« Jamais non plus il n’avait songé aux choses du ciel ou de la terre, à la naissance de l’homme, à la mort… A quoi bon réfléchir ? D’autres s’en étaient chargés pour lui. On l’avait fourni de réponses pour tout, de réponses définitives, qui servaient dans ce pays depuis un bon millier d’années. Il savait bien : au ciel,-le paradis, les anges, les élus ; en enfer,-les diables et les damnés ; sur la terre,-les hommes qui labouraient, construisaient, commerçaient, gagnaient du pognon, se mariaient, vivaient pour leur agrément. Pas tous, ça va de soi, pas tous, mais qui faire ? »

Fatalisme et servitude, difficile de se sortir de ce « liquide brun » !

Pieronnelle - un petit hameau quelque part - 69 ans - 12 juin 2013