Réanimation
de Cécile Guilbert

critiqué par Alma, le 1 mai 2013
( - - ans)


La note:  étoiles
Entre Hypnos et Thanatos
Brusquement frappé de cellulite cervicale, grave affection foudroyante qui necessite une opération urgente, Blaise, le compagnon de la narratrice se voit plongé dans un coma artificiel d’une dizaine de jours dans le service de réanimation de l’hopital Lariboisière.

Dans ce roman tiré de son vécu personnel, Cécile Guilbert compose une chronique de « ces douze jours de montagnes russes », où alternent angoisse, espoir, découragement dans une unité hospitalière de réanimation « ce monde thaumaturgique dont les spectacles sont interdits au commun des mortels » . Une chronique du dedans et du dehors, dont elle est à la fois aussi le sujet et l’objet .

Un compte rendu précis de ces journées où « tonne le canon qui abat tout, renverse tout, démolit tout » à l’intérieur du service où elle observe de façon clinique le corps de Blaise toujours immobile, mais différent après chacune des 2 interventions quotidiennes sur ses plaies, un corps gisant dont l’immobilité renvoie à la « sérénité massive de Bouddha » ou à des toiles célèbres « de face ou de profil, raccourci par la perspective comme le Christ mort de Mantegna ou démesurément allongé comme celui d’Holbein, hallucinant de fixité, ton corps inerte me persécute comme un incube ».

L’observation de ce corps de gisant est aussi l’occasion d’une réflexion sur la mort au travers d’ allusions à des nombreux mythes ou légendes qui traduisent les plus anciennes peurs des hommes . Cécile Guilbert convoque ici aussi bien les références au monde egyptien, indien que grec « Hypnos et Thanatos ont le même visage; le sommeil, celui de la mort et la mort, celui du sommeil, source immémoriale de terreur, de poésie mais aussi de beauté » . L’érudition dont témoignent ces passages n’enlève rien à l’émotion qui se dégage des autres pages, une émotion digne, constante, palpitante qui refuse la sensiblerie et le pathos .

Un compte-rendu de ses journées d’accompagnante attentionnée et aimante, qui chaque soir répond par messages téléphoniques, SMS ou mails aux inquiétudes de tous ceux qui forment « la chaîne d’affection », mais compte-rendu aussi de ses journées de femme seule « Quatre jours que je m’ébroue dans la dilatation des heures libres, délivrée de toute contrainte, heureuse de n’obéir plus qu’à moi-même », ses journées de femme contrainte à une solitude angoissante qui tantôt a besoin de dîner en ville, rencontrer des amis, faire du shopping ; tantôt de s’enfermer , comme en hibernation, dans « la cabane », lieu de créativité artistique et cocon protecteur de leur couple d’artistes, plein des odeurs, des objets, du souvenir de Blaise, en retrait du tumulte des rues de Paris .

Servi par une écriture précise et traversée par des fulgurances poétiques, ce récit ouvre la porte sur un autre monde , celui d'une « débauche de sophistication technique » , sur un autre univers « d’outre-mort, d’outre- vie, d’outre-rien »
Accompagner les grands malades 7 étoiles

Ce roman évoque deux histoires, celle factuelle de l'évolution médicale d'un grand malade, qu'est le compagnon de la narratrice, et celle, de nature psychologique, des états d'âme, fatalement violents et angoissés, de cette dernière. Pour avoir vécu ce genre d'expérience, y revenir me paraissait nécessaire pour prendre du recul, mais la peur m'en a dissuadé pendant de longs mois.

Je craignais de l'impudeur ; il n'y en a pas, ou presque. J'avais peur des descriptions peu ragoûtantes, et, là, inévitablement, ce livre autobiographique en contient une série.

Cet ouvrage s'avère dur, mais sa lecture reste nécessaire, car elle permet de prendre ses distances face à l'une des expériences les plus brutales possibles et de réfléchir à la proximité de la mort.
Une comparaison est effectivement faite entre le sommeil et la mort, entre Hypnos et Thanatos, l'état comateux voguant entre les deux.

Rude et violente, cette lecture reste intéressante.

Veneziano - Paris - 46 ans - 15 janvier 2017