Drame de chasse
de Anton Tchekhov

critiqué par Salocin, le 24 avril 2013
( - 36 ans)


La note:  étoiles
Drôle de titre pour ce roman exceptionnel !
"Drame de chasse", quel drôle de nom pour ce roman, qualifié de noir, par Tchekhov lui même. Le rédacteur, qui va publier cette histoire, le reconnaît lui même : "Ca ne fait pas sérieux" dit-il. Drôle d'idée aussi de ma part de découvrir ce grand dramaturge russe, que je ne connaissais pas jusqu'à présent, en portant ma curiosité sur ce roman peu représentatif de l'ensemble de son oeuvre, découvert très tardivement et publié bien longtemps après la mort de Tchekhov.

Et pourtant quelle claque ! Sans conteste, j'ai le sentiment d'avoir lu un ouvrage d'une rare intensité, lu d'une traite, et d'une richesse sans fin. Un roman exceptionnel.

Pour Tchekhov donc c'est un roman noir. Le meurtre n'a pourtant lieu qu'une centaine de pages avant le dénouement de l'histoire, les deux premiers tiers du livre étant davantage un roman de mœurs.

Il y a plusieurs façons de lire ce roman : le premier niveau de lecture est l'histoire proprement dite, banale où les aventures s'enchaînent, et les personnes que met en scène Tchekhov, hauts en couleur, outranciers (un comte alcoolique, un juge d'instruction cynique, une femme fatale, un intendant moche et grossier ...) mènent une vie à la hauteur de leur méprisable personne : ils se querellent, se réconcilient, mènent une vie de débauche, profitent de quelques orgies et promenades pour séduire ces jeunes demoiselles... Tout ceci débouchera sur un meurtre, et l'enquête menée par le juge d'instruction permettra de résoudre l'intrigue. Tout au moins le croit-on.

Car qu'est-ce qu'il y a de vrai dans ce roman? Où se situe la vérité lorsque l'histoire racontée par le juge d'instruction n'est que sa propre version des événements passés ? Lorsque ce même juge d'instruction a raturé volontairement certains passages clés de l'intrigue ? Lorsque le manuscrit finalement publié (qui constitue la version proposée au lecteur) a lui-même fait l'objet de coupes flagrantes ?

Tolstoi disait de Tchekhov que "l'illusion de la vérité est complète chez Tchekhov. Ses textes produisent l'effet d'un stéréoscope". Rarement une phrase m'a semblé aussi bien résumer le livre que je viens d'achever et que je n'hésite pas à porter au pinacle. Tchekhov met directement en scène le lecteur et le laisse se faire son idée. Il renverse ainsi complètement l'idée même d'un roman policier qui se dénoue par nature par une vérité finale (le nom du coupable, le mobile, les circonstances). Ici, point de vérité, ou plutôt, au lecteur de trouver la clé de l'énigme (rassurez-vous pour ceux qui veulent le lire, une vérité "officielle", très probable, s'en dégage).

Je n'insisterai pas sur la magie que procure la simple lecture de ce roman. Tolstoï encore lui disait (oui j'ai fait des recherches, criant au génie de Tchekhov ce roman achevé, je ne pouvais me contenter de rester sur cette seule lecture) : "On dirait qu'il jette les mots en l'air n'importe comment, mais comme un peintre impressionniste, il obtient de merveilleux résultats avec ses coups de pinceau". Oh que c'est vrai !

Je me revois en train de tourner les pages le sourire aux lèvres, le sentiment que vraiment j'avais là sous les yeux une œuvre majestueuse. Il est clair que certains passages sont jubilatoires (je ne citerai que l'épisode du mariage entre le rustre intendant et la ravissante et jeune Olga, et la réaction de cette dernière qui a compris, mais trop tard, qu'elle faisait là une énorme bêtise) mais ils s'enchaînent avec une telle fluidité et tellement rapidement qu'il devient difficile d'en isoler un par rapport à d'autres.

Satire sociale, roman noir, histoire d'un drame mais dont le ton est très largement humoristique, il est bien difficile de résumer "drame de chasse". Un simple conseil : lisez-donc et appréciez !